Allocution de M. Jean Leclant, Secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 


Monsieur le Ministre,
Excellences,
Monsieur le Chancelier,
Mes chers confrères,

 

Qui mieux que vous, Monsieur le Ministre, pouviez nous parler du « patrimoine culturel européen », vous qui êtes le représentant de la nation qui, la première, a porté le flambeau de ce qui est la culture qui nous réunit tous, Européens ?

De votre côté, Monsieur le Ministre, à la veille du cinquantième anniversaire du traité de Rome, en quel lieu pouviez-vous présenter le bilan actuel et les problèmes que pose le patrimoine culturel européen, mieux qu’en notre Institut de France – et en particulier devant les membres des deux Académies par essence culturelles : l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, temple de la science érudite, spécialement experte dans l’étude des antiquités classiques, et l’Académie des Beaux-Arts, qui groupe l’élite des créateurs dans les domaines les plus divers, de l’architecture, à la peinture, à la sculpture, à la musique et désormais aussi ouverte aux disciplines plus modernes tel que l’art cinématographique.

L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et l’Académie des Beaux-Arts peuvent s’enorgueillir d’être des institutions séculaires, puisque leur fondation, il y a près de trois siècles et demi, remonte au cœur même de notre époque classique, celle de Louis XIV.

Notre bâtiment lui-même, Excellence, sur les bords de la Seine, en face du Palais du Louvre, avec sa Coupole, demeure le symbole des plus hautes réalisations de l’esprit humain. Conçue, comme vous le savez, pour être la chapelle du souvenir du Cardinal Mazarin, cette « basilique » rassemblait autour d’elle les bâtiments d’un gymnase destiné à l’éducation des jeunes nobles des Quatre « nations » (au sens ancien du terme), c’est-à-dire l’élite de la jeunesse des quatre provinces récemment réunies par le Cardinal à la France : Artois, Roussillon, Alsace et pays alpins.

Ce chef d’œuvre, chapelle et bâtiment, dû à l’architecte Le Vau et à son gendre Harley, est un des fleurons du patrimoine français – et, au delà, du patrimoine européen ; il est en lui-même un témoignage et un modèle par excellence de ce qui constitue traditionnellement les parfaites réalisations de la culture. Pour nous autres, qui y travaillons quotidiennement, il signifie une leçon d’équilibre et de sagesse, une incitation à la réflexion sur les valeurs sur lesquelles doit reposer la civilisation.

Certes nous savons bien que notre culture – celle qui est l’idéal actuel de l’ensemble de nos frères européens – n’est qu’une possible parmi toutes celles que peut faire éclore le génie humain à travers l’ensemble du monde. La récente inauguration sur les rives de notre Seine, à quelques kilomètres en aval sur cette même rive gauche, du nouveau Musée du Quai Branly – le MQB si j’ose dire – nous invite, par ses œuvres si authentiques et troublantes, à la modestie et à nous situer à notre juste place dans l’histoire des réalisations humaines.

Il n’en reste pas moins qu’il est légitime pour nous de continuer, dans une vue universaliste, à viser à des idéaux qui, au long de trois millénaires, ont constitué le meilleur de la culture européenne – comme votre discours vient si brillamment de le démontrer.

Vous avez bien voulu nous faire part des entretiens que vous avez eus avec M. le Ministre français de la Culture, M. Renaud Donnedieu de Vabres, sur la constitution d’une carte culturelle de l’Europe et d’une liste des monuments essentiels qui constituent le Patrimoine de l’Europe. Nous nous réjouissons qu’une plaque soit tout prochainement apposée sur l’Acropole, sur ce monument-« phare » si l’on ose dire, du Patrimoine culturel européen. Comme vous l’avez souligné, l’héritage du passé nous engage à réfléchir sur une vision partagée de l’avenir. Pour reprendre vos termes, « l’élaboration d’une identité culturelle plus nette ne peut que faciliter la création d’une solide intégration européenne ».

Voici pourquoi nous sommes très sensibles, Monsieur le Ministre, à l’analyse si pénétrante que vous venez de nous présenter du patrimoine culturel européen. Dans cette ville de Paris, où foisonnent tant d’institutions culturelles, nationales aussi bien qu’internationales, de prestige et de résonance incomparables, vous avez choisi notre Institut de France pour délivrer votre message. Nous vous remercions profondément de votre intention.

C’est dans les jardins d’Akadémos, sous les ombrages qui bordent l’Ilissos, alors un ruisseau des plus charmants, qu’est né le groupe de sages, de penseurs et d’érudits qui a donné son nom à un type de réunion d’hommes dont nous nous efforçons, à l’heure actuelle, d’être les témoins actifs. Pris par nos devoirs quotidiens ou hebdomadaires, emportés par le rythme de notre tâche de plus en plus trépidant et accéléré, peut-être n’avons-nous pas toujours, de façon suffisante, le loisir de la réflexion – et de méditer sur les impératifs qui devraient être les nôtres.

Par votre communication, Monsieur le Ministre, vous venez de nous inviter à réfléchir sur le sens de ce qui constitue nos engagements fondamentaux. Selon les modalités qui nous sont propres, en fonction de notre histoire et de nos finalités spécifiques, nous devons de temps à autre, ne serait-ce que brièvement, faire une pause, établir le point et réfléchir en commun tant sur le présent que sur l’avenir.

C’est pourquoi, Monsieur le Ministre, nous vous demeurons reconnaissants de nous avoir invités, cette après-midi, à le faire, et nous vous renouvelons l’expression de notre gratitude pour cette belle leçon sur « le patrimoine culturel européen ».