Discours de Monsieur Giorgos Voulgarakis, Ministre de la Culture de la République hellénique

 

Messieurs les Présidents, Messieurs les Secrétaires Perpétuels, Honorables membres des Académies, Votre Eminence, Excellences, Mesdames et Messieurs,

 

André Gide écrivait dans son journal de voyage, de retour de Grèce : « tout me semble si familier, ma présence ici me paraît si naturelle. Je regarde avec passion ce paysage qui ne m’est pas inconnu, je reconnais tout, je me sens comme chez moi : c’est la Grèce. » 
Je pourrais dire de même, on se sent chez soi : c’est la France, surtout après l’accueil que vous m’avez si chaleureusement réservé. Je voudrais vous exprimer ma reconnaissance, la plus haute estime que je porte à votre institution et l’honneur que je ressens de me trouver parmi vous.

Le visiteur de l’Acropole d’Athènes y reconnaît facilement un des plus célèbres monuments du patrimoine de l’Humanité ; pour peu qu’il ait lu Ernest Renan, il y voit un site de haute élévation spirituelle; mais, à moins d’être un archéologue ou historien averti, il ne songe pas forcément qu’il s’agit avant tout d’une citadelle, d’un ouvrage défensif, qui, il y a encore moins de deux siècles, n’avait en rien perdu de son importance militaire.

En effet, pendant la Guerre d’Indépendance, l’Agon, comme disait les contemporains, l’Acropole fut tour à tour assiégée ou défendue aussi bien par les Grecs que les Ottomans et en subit des dégâts visibles encore aujourd’hui. Elle fut aussi alors le théâtre d’un épisode peu connu en dehors de nos frontières. En 1821-1822, les Ottomans barricadés derrière les remparts de l’Acropole subissaient l’assaut des insurgés grecs sous la direction d’ Odyssée Androutsos. L’opération se traînait de façon indécise. La conséquence inévitable en fut l’épuisement, non seulement des provisions, mais aussi des munitions des défenseurs du dernier lieu de résistance resté entre les mains des autorités ottomanes dans toute l’Attique. C’est alors que le jeune combattant - et par la suite premier Directeur des Antiquités - Kyriakos Pittakis aperçut les soldats ottomans en train de briser les colonnes du Parthénon, afin d’en extraire le plomb qui leur manquait, mais qui se trouvait en quantités appréciables coulé au centre des tambours. Emu, il en fit le rapport à son camp et persuada les assiégeants grecs de fournir eux-mêmes les balles destinées à leur être rendues au bout des fusils ennemis.

Quelle raison a donc poussé ces paysans frustes qui assiégeaient l’Acropole à se résoudre à ce geste que d’aucuns qualifieraient non sans raison de suicidaire ? Le distingué helléniste récemment disparu Pierre Vidal-Naquet, cite dans une mémorable conférence sur le révolutionnaire grec Makriyannis, un épisode qui pourrait nous fournir une réponse. Quand ce chef de bande, illettré et néanmoins mémorialiste distingué, surprit deux combattants grecs en train de négocier avec des étrangers pour mille thalers d’argent, la vente de deux statues antiques, qu’ils avaient pillées, ils les prit à part et leur dit : « Quand bien même on vous en offrirait dix mille thalers, ne laissez pas les statues quitter notre patrie, c’est pour elles que nous avons combattu ».

Comment expliquer que la protection du patrimoine culturel ait pu sembler aux insurgés grecs un des buts d’une révolution, pour lequel il valait la peine de risquer sa vie ? C’est que le Général Makriyannis et les autres révolutionnaires savaient, que c’est dans la mémoire retrouvée de leur passé qu’ils avaient puisé le courage de s’insurger contre le puissant Empire Ottoman. Or, le Parthénon ou les statues pillées étaient les mnemeia -- les monuments au sens étymologique de tout objet qui perpétue le souvenir -- de ce passé. C’était la raison pour laquelle il fallait à tout prix les protéger et même risquer sa vie pour les conserver.

La leçon des révolutionnaires grecs n’est pas moins valable aujourd’hui qu’au début du dix-neuvième siècle. Un homme sans passé est un homme sans racines, sans conscience ni de sa valeur ni de sa place dans le monde. Veut-on détruire une communauté, un groupe, une nation ? Le moyen le plus sûr a été de tout temps la destruction de ses monuments et de ses paysages historiques, de ses objets et de ses lieux de mémoire. Ce ne sont malheureusement pas les exemples qui manquent.

De nos jours encore, la guerre est une cause directe ou indirecte de destruction du patrimoine culturel. L’exemple du Musée de Kaboul, à l’enrichissement duquel les missions archéologiques françaises en Afghanistan avaient si brillamment contribué – et je pense tout particulièrement aux magnifiques découvertes de M. Paul Bernard sur le site hellénistique d’Aï-Khanoum – est présent dans tous les esprits.

Cependant, la guerre est loin de constituer la seule ou même la principale cause de destruction de la mémoire du passé. Il est inutile de rappeler que les prodigieux progrès techniques du siècle dernier n’ont souvent pas été accompagnés d’un progrès comparable dans le domaine de l’esprit. Il y a une urgence absolue de dénombrer, d’enregistrer, de documenter les monuments, les sites, les paysages historiques qui sont quotidiennement menacés par la guerre, le développement économique, les actions irresponsables de certains.

Toutefois, il faut être pleinement conscient que la vie est l’objet d’un changement perpétuel et qu’un pays ne pourrait se transformer en musée. La Démocratie se doit de veiller constamment à conjuguer les exigences du développement économique avec la protection de sites et monuments. Il s’agit de prendre les décisions avec toute la circonspection souhaitée. En faisant référence a Kierkegaard on pourrait dire que « La vie est compréhensible en regardant le passé, mais il faut la vivre en regardant l’avenir ».

S’il y a des domaines où l’on pourrait légitimement hésiter et chercher des compromis, il y en a d’autres dans lesquels toute hésitation serait impardonnable. Tel est le cas du trafic illégal des antiquités, qui alimentent essentiellement des collections privées, ainsi que les fouilles clandestines qui lui sont indissociablement liées.

Une antiquité arrachée du sol dans des circonstances jamais enregistrées, sans contexte archéologique, sans provenance, perd presque toute utilité comme témoignage historique et devient scientifiquement stérile. Nous sommes déterminés à utiliser tous les moyens pour rapatrier les produits des fouilles clandestines sortis illégalement du territoire national.

Aussi condamnable que la destruction de monuments et sites historiques, le pillage des trésors culturels est l’effacement délibéré du passé. La partie occupée de Chypre, après la destruction et pillage de ses églises subit l’oblitération de noms de lieu presque trois fois millénaires. C’est un crime autant contre la mémoire que contre l’esprit de gommer des cartes le nom de la ville -- et ancien royaume -- de Kythrea, déjà présent sur le prisme du roi assyrien Esarhaddon au début du VIIIe siècle av. J.-C., pour l’affubler de celui de Degirmenlik ; et il en est de même des villes et anciens royaumes de Keryneia et de Lapéthos, qui ont subi un sort comparable.

L’Europe occidentale, depuis la Renaissance, recouvra grâce au labeur de milliers de savants, la compréhension des humanités. La Grèce connut le même phénomène avec trois siècles de retard. Ainsi des générations entières purent profiter directement des chefs-d’oeuvres de la littérature et de la philosophie, redécouvrir la Grèce avec les yeux d’Homère ou expliquer le monde avec l’esprit de Platon. Dans tous les domaines, des sciences et des arts, les textes grecs et latins offrirent un fondement – à élaborer ou à contester – aux savants et aux artistes européens. Depuis un demi-siècle, ce dialogue fertile, à chaque génération renouvelé, se trouve menacé.

L’enseignement du grec et du latin se trouve expurgé des programmes scolaires et des chaires universitaires au nom des impératifs du développement économique ou de la lutte contre l’élitisme. Pourtant, la demande pour cet enseignement se formule un peu partout en France, depuis les lycéens, qui sacrifient leur déjeuner ou leur récréation pour assister au cours, jusqu’aux hommes et femmes du troisième âge qui accourent aux classes organisées par des enseignants sur leur temps libre. En tant que citoyen grec, mais surtout en tant que Ministre de la Culture, je me dois de saluer le combat constant et toujours courageux de notre éminente concitoyenne, Madame Jaqueline de Romilly ainsi que de Jean-Pierre Vernant, tout récemment disparu, pour le maintien de l’enseignement du grec dans les écoles de France. Chère Madame Jaqueline de Romilly, dans un récent entretien vous notiez que « je ne suis pas très optimiste, ni pour mes chères langues anciennes, ni pour la française d’ailleurs. Il y a un désintérêt et même un dédain pour la Raison et les Lumières. Ce qui me passionne dans les textes grecs, c’est la rencontre avec la naissance de la pensée raisonné, rationnelle, de la réflexion, c’est l’irruption de la lumière qui est apparue pour la première fois dans un monde encore confus et obscur. Toute la morale politique et la philosophie des hellènes visent à la clarté et à l’universel. Et elles ont réussi, rien n’a vieilli, leurs préoccupations sont d’une telle actualité ! Apprendre à penser, à réfléchir, à être précis, à peser les termes de son discours, à échanger les concepts, à écouter l’autre, c’est être capable de dialoguer ». Ainsi est confirmé le point de vue d’Isocrate « …on appelle Grecs plutôt les gens qui participent à notre culture que ceux qui ont la même origine que nous». Il serait téméraire de vouloir esquisser les traits principaux de la civilisation européenne. Alors que tout Européen les éprouves intuitivement, leur détermination présente le risque de ne pas couvrir leur totalité et d’en détruire l’unité et la plénitude.

L’unité dans la diversité culturelle constitue le fondement le plus solide de l’Union européenne. Les valeurs spirituelles de notre civilisation européenne, qui puisent leurs sources dans la tradition des humanités, demeurent essentiellement inchangées depuis lors. On pourrait citer Protagoras « l’homme est la mesure de toute chose » qui introduit deux notions essentielles : la philosophie, qui place l’homme en son centre, et la notion de la juste mesure qui nous mène à l’équilibre.

Constantin Tsatsos, premier Ministre de la Culture et, ensuite, premier Président élu de la République Hellénique après la restauration de la démocratie en Grèce, philosophe et juriste distingué, membre aussi bien de l’Académie d’Athènes que de l’Institut de France écrivait dans un essai intitulé La Grèce et l’Europe: « L’élément qui détermine principalement les communautés humaines les plus durables et historiquement importantes, ce n’est ni leur présence dans un même espace géographique ni les conditions économiques, qui sans cesse se modifient, et les intérêts qui s’y rapportent. Les communautés sont formées en premier lieu par les éléments spirituels communs, les conceptions communes des valeurs fondamentales, religieuses, morales, esthétiques qui se cristallisent dans une tradition commune, dans des mythes communs, dans un mode de vie social commun, dans un ensemble de réactions psychiques semblables. Ainsi, ce qu’il y a de durable et d’historiquement important, ce sont uniquement les communautés culturelles ».

Constantin Tsatsos avait parfait ses études universitaires en Allemagne, mais avait baigné, depuis son enfance, dans la culture française. Ce n’est pas un hasard si en exergue de son essai il avait placé une citation de Paul Valéry définissant l’identité européenne :
« Telles m’apparaissent les trois conditions essentielles qui me semblent définir un véritable Européen, un homme en qui l’esprit européen peut habiter dans sa plénitude. Partout où les noms de César, de Caius, de Trajan et de Virgile, partout où les noms de Moïse et de Saint Paul, partout où les noms d’Aristote, de Platon et d’Euclide ont une signification et une autorité simultanées, là est l’Europe. Toute race et toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée et soumise, quant à l’esprit, à la discipline des Grecs, est absolument européenne ».

Ce n’est donc pas un hasard, que la Grèce et la France, partagent les mêmes conceptions sur l’Europe, et furent à l’origine d’une initiative qui ambitionne de proposer une nouvelle vision du patrimoine culturel européen, de le revisiter en mettant en valeur les monuments – au sens le plus large du terme -- qui ont contribué à l’émergence d’une conscience collective commune. Nos deux pays, convaincus que la conscience d’un passé partagé et d’une culture commune est le meilleur fondement d’un projet d’avenir et répondant à la volonté politique de leurs gouvernements respectifs, se sont résolus à oeuvrer dans le domaine de leur compétence pour la constitution du Catalogue des Monuments du Patrimoine culturel européen.

Ce catalogue comprendra des monuments, des sites, des paysages historiques et plus généralement des biens culturels qui sont marqués d’une orientation européenne particulière. Chaque pays européen proposera les monuments ou biens culturels qu’il compte parmi ceux qui ont influé de façon décisive notre civilisation et de ce fait occupent une position caractéristique dans la tradition européenne.

Notre initiative nous conduira au recensement des monuments et sites qui soulignent l’identité européenne et qui constitueront la carte culturelle de l’Europe, dans le but d’en faire un bien commun de nos sociétés. Nous accorderons une importance spéciale à la constitution de réseaux transfrontaliers qui promouvront de nouveaux moyens de communication. Grâce à cette carte culturelle, nous acquerrons une meilleure intelligence de notre patrimoine et de nos liens culturels communs.

La promotion et la diffusion parmi un public plus vaste de la dimension européenne des monuments sélectionnés contribueront de manière déterminante à la meilleure compréhension des influences réciproques de nos traditions culturelles et à l’appréciation des éléments qui nous unissent dans notre diversité. Chacun de nos peuples ont parcouru un chemin historique qui constitue une partie intégrante d’un ensemble européen plus vaste. Le maintien de notre diversité, du patrimoine culturel propre à chaque peuple sera la contribution la plus précieuse de chacun d’entre nous. La synthèse de nos cultures va mettre en place une nouvelle civilisation de « l’ancien continent ». Mais combien jeune, l’Europe est ! En se reconnaissant pleinement dans sa diversité, en répondant sans crainte, de façon originale et innovante aux défis des temps nouveaux elle se tiendra à la mesure de sa riche tradition culturelle.

Nous unissent ainsi un nombre important de valeurs, de principes, et d’idées : la raison comme fondement de la connaissance, l’idée de la liberté de la communauté et de l’individu comme valeur suprême, le principe de l’égalité devant la loi, l’émulation pour l’obtention de l’excellence, autrement dit tous les éléments qui sont à la base du régime démocratique de l’Antiquité et sur lesquels nous devrions bâtir la constitution européenne commune.

La Grèce a, par conséquent, un devoir particulier pour la préservation de l’héritage culturel européen. Je voudrais vous faire savoir, non sans fierté, que l’Acropole d’Athènes, en tant que monument phare, est le premier site qui figure sur le classement au « Patrimoine de l’Europe ». L’importance historique et symbolique de ce monument est telle, qu’il a joué un rôle sans précédent dans l’Histoire du Continent Européen et a fortement contribué à la formation de notre identité européenne. Le 26 mars prochain j’aurais le plaisir d’apposer, avec mon homologue français Monsieur Renaud Donnedieu de Vabres la plaque du classement au patrimoine de l’Europe sur le site de l’Acropole. 

Le programme de l’inscription au label du Patrimoine culturel européen se fonde sur la reconnaissance de l’importance fondamentale de la culture pour l’achèvement institutionnel de l’Union Européenne. La culture dans toutes ses dimensions ou manifestations constitue un facteur d’unité et d’intégration pour les peuples européens, qu’il faut recenser, préserver, consolider et diffuser par tous les moyens offerts grâce aux techniques modernes, afin de les mettre à la disposition des populations européennes.

La culture, en effet, offre une identité qui ne s’appuie pas seulement sur l’héritage du passé, mais aussi sur la vision partagée de l’avenir. La notion de la citoyenneté européenne, pour être opérante, ne doit pas se contenter de sa dimension juridique, mais s’enrichir d’une conscience d’appartenance à communauté culturelle active.

Je suis particulièrement heureux d’avoir l’occasion aujourd’hui, à quelques jours du cinquantième anniversaire du Traité de Rome de pouvoir mettre en valeur toute l’importance de la culture pour l’Europe et de revisiter son patrimoine culturel. L’Europe recherche actuellement une nouvelle dimension institutionnelle. L’acquisition d’une identité culturelle plus nette ne pourra que faciliter son unification politique. La culture n’est pas seulement le dénominateur commun de l’Europe, elle est aussi le moyen le plus efficace pour la réalisation de l’intégration européenne. Quand tout aura été dit, l’Europe restera toujours une notion avant tout culturelle.

Merci de votre attention.