Automne 2006 - page 8

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epuis quelques années, l’Académie des Beaux-Arts
s’est engagée dans un ambitieux chantier éditorial :
la publication des procès-verbaux des séances du XIX
e
siècle. À la différence, en effet, de l’Académie des
Sciences qui en a entrepris très tôt l’édition, elle les a gardés
à l’état de manuscrits, puis déposés aux Archives où ils sont
consultables par quelques rares lecteurs. Leur importance
historiographique est reconnue néanmoins depuis longtemps :
en 1937, Marcel Bonnaire lançait la publication des comptes
rendus des séances à partir de l’an IV et de la fondation de
l’Institut ; il était appuyé dans cette entreprise par l’Académie
et, en particulier, par Paul-André Lemoisne et Emmanuel
Pontremoli. Les circonstances l’empêchèrent d’en publier
plus de trois volumes et d’aller au-delà de 1810.
L’entreprise resta interrompue pendant près de soixante
ans. Elle fut reprise par moi-même à la fin des années 1990
avec la collaboration de l’École nationale des Chartes, de
l’École pratique des Hautes Etudes et de la direction des
Archives de France. Sous la direction scientifique de Jean-
Michel Leniaud et avec l’aide d’un comité éditorial qui
rassemble Mireille Lamarque, conservateur des archives de
l’Institut, Isabelle Le Masne de Chermont, conservateur
général des bibliothèques, et François Fossier, professeur des
universités, elle s’est fixée
pour objectif de publier en
douze volumes les procès-
verbaux des années 1811-
1871 ; six d’entre eux sont
actuellement parus, un
septième est sous presse,
trois autres sont en cours de
préparation avec l'aide d'une
équipe d'auteurs composée
d'Agnès Goudail, Catherine
Giraudon, Béatrice Bouvier,
François Fossier, François
Naud, Dominique Massounie et Sybille Bellamy-Brown.
À la différence de l’entreprise de Bonnaire, le travail ne
consiste pas seulement à produire le texte des procès-verbaux
mais à fournir l’appareil critique nécessaire à leur
compréhension, puis à compléter l’information par la publi-
cation de documents tirés des Archives de l’Académie et
relatifs aux séances et, enfin, à faciliter la consultation de
l’ouvrage par de nombreux index : noms de personnes et de
lieux, matières diverses, sujets proposés au concours du
Grand Prix de Rome, envois de Rome, notices du diction-
naire des Beaux-Arts.
Redresser le jugement historiographique porté sur
le rôle de l’Académie des Beaux-Arts au XIXe siècle
Jusqu’ici étudiés de façon superficielle et parcellaire, les
procès-verbaux permettent de mieux comprendre l’activité
de l’Académie au XIX
e
siècle. Ses missions essentielles consis-
tent à mettre en œuvre la complexe procédure qui régit les
concours du Grand Prix de Rome (on observe, par exemple,
les intrigues d’Ingres pour conduire ses élèves à la récom-
pense), à porter un jugement sur les envois des pensionnaires
à l’Académie de France à Rome et ainsi, à exercer une tutelle
esthétique sur l’École des Beaux-Arts. Mais pas seulement :
elle entend des communications sur toutes sortes de sujet, se
fait rendre compte de livres dont le contenu se trouve en
rapport avec ses activités, prononce des avis sur des questions
qui lui sont posées par le gouvernement. On a longtemps cru
qu’en l’Académie résidait le bras armé de la politique artis-
tique du pouvoir, qu’elle garantissait la permanence de l’art
officiel et qu’elle s’évertuait à empêcher l’innovation. Des
affirmations de ce type ont été exprimées dès les années 1830
dans l’entourage de Berlioz, Delacroix, Franz Jourdain, avant
d’être relayées au XX
e
siècle par Jeanne Laurent, André
Malraux et certains historiens américains.
En fait, les choses en sont allées autrement qu’on ne l’a
écrit, de manière parfois caricaturale. L’Académie intervient
peu dans les procédures administratives, les nominations de
professeurs à l’École des Beaux-Arts, par exemple. Et quand
le gouvernement lui demande un avis, c’est en prenant
soin de désigner préalablement les membres du conseil
desquels il veut s’entourer, attitude qui suscite, on s’en doute,
la réprobation générale de celle-ci. De même pour le jury du
Salon : si quelques académiciens en font partie, ils le sont à
titre individuel et ne représentent nullement l’institution. Si
tant est, donc, qu’un style officiel existe au XIX
e
siècle, ce ne
peut être le fait de l’Académie : Berlioz y siège aux côtés
d’Auber, Delacroix, d’Ingres, car la politique qu’elle conduit,
en matière d’élections par exemple, consiste moins à exclure
qu’à assimiler la nouveauté.
Un lieu où se concentrent l’information, la doctrine
et la réputation
À la différence des Académies d’Ancien Régime, l’Académie
ne débat pas de théories esthétiques. En revanche, elle béné-
ficie de l’envoi d’innombrables informations : voyages archéo-
logiques en Perse, améliorations dans la construction des
instruments de musique, inven-
tion de la photographie, décou-
vertes scientifiques en matière
d’optique et de chimie, tout l’in-
téresse et la concerne. Elle suit
avec un même intérêt et une
même pertinence les travaux en
matière d’architecture grecque
et romaine des pensionnaires de
l’Académie de France à Rome et
à Athènes qu’un débat sur la
sécurité incendie au Louvre.
Ce savoir accumulé doit s’ex-
primer dans un projet digne à la
fois des intentions de Richelieu pour l’Académie française et
de l’
Encyclopédie
: la rédaction d’un dictionnaire des Beaux-
Arts. De nombreuses notices sont élaborées en séance, spécia-
lement à l’époque de Quatremère de Quincy (1816-1839),
mais le projet ne sera pas conduit à son terme. Il donne néan-
moins la marque, dans son état d’inachèvement, d’une ambi-
tieuse démarche : fournir à la fois un traité archéologique,
technique et esthétique qui eût été la synthèse de la pratique
et de la théorie de l’art. Quatremère de Quincy fut de tous
le plus ardent défenseur de ce projet, jusqu’à assumer l’im-
popularité qui découlait du décalage de ses opinions avec
l’état des esprits à l’époque romantique : en 1826, le discours
qu’il prononça en séance publique en qualité de Secrétaire
perpétuel souleva une telle émotion parmi l’assistance qu’il
fallut recourir à l’intervention des forces armées.
Si les passions sont vives, c’est que certains enjeux sont consi-
dérables : par ses avis sur les envois de Rome, qu’elle exprime
en public, l’Académie fonde ou infirme la réputation des
jeunes artistes ou, du moins, cherche à le faire : le
Jupiter et
Thétis
d’Ingres reçut un accueil très défavorable, ce qui n’em-
pêcha pas son auteur de conduire la carrière que l’on sait.
Les arts comme synthèse des humanités et du savoir
technique
Mais la véritable ambition qui parcourt les lignes,
parfois sèches, des procès-verbaux concerne l’art lui-même.
Le lecteur prend peu à peu conscience qu’un projet unifie
cet amoncellement de connaissances, de savoirs techniques
et de virtuosité dans l’ordre du faire : au même titre que les
sciences et les lettres, l’art doit constituer un lieu de synthèse
des humanités et du savoir technique. Du coup, l’artiste, dont
l’aptitude au génie a été reconnue par le siècle précédent,
se hisse au niveau du grand savant et du philosophe.
L’archétype en est, comme le montrent les travaux histo-
riques du moment, le grand créateur de la Renaissance à qui
rien n’échappait de ce qui était essentiel à l’homme : Raphaël,
Léonard et Michel Ange. L’artiste, selon l’Académie, et ses
procès-verbaux, n’anticipe pas seulement sur son temps, il
en représente aussi la synthèse.
u
Dossier
L’Académie des Beaux-Arts au XIX
e
siècle
d’après l’édition de ses procès
-
verbaux
Par
Jean-Michel Leniaud
, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études
À la différence de
l’entreprise de
Bonnaire, le travail ne
consiste pas seulement
à produire le texte des
procès-verbaux mais à
fournir l’apparat
critique nécessaire à la
compréhension.”
Ce savoir
accumulé doit
s’exprimer dans un
projet digne à la fois
des intentions de
Richelieu pour
l’Académie française
et de
l’Encyclopédie
:
la rédaction d’un
dictionnaire des
Beaux-Arts.”
En haut : Procés verbaux des séances de l’Académie des Beaux-Arts
des 29 juin et 6 juillet 1822 conservés dans les Archives de
l’Académie, à l’Institut de France.
Photo CmPezon
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