Automne 2007 - page 10

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Dossier
O
n sait qu’art, littérature et philosophie entretien-
nent depuis longtemps des “relations particulières”
avec les sciences. Ainsi, le premier prix de mathé-
matiques à l’École Centrale de Grenoble porta, un jour de
1799, le nom d’Henri Beyle (dit Stendhal). Lautréamont
fut l’un des premiers à affirmer l’absence de différence
fondamentale entre esprit littéraire et esprit mathéma-
tique : “Arithmétique ! algèbre ! géométrie ! trinité gran-
diose ! Celui qui ne vous a pas connues est un insensé ! Il
mériterait l’épreuve des plus grands supplices” (
Maldoror
,
strophe 10, chant 2). Edgar Alan Poe, quant à lui, répon-
dait à ceux qui déclaraient une incompatibilité entre les
dons du poète et ceux du mathématicien qu’“il
est impossible de trouver isolément et à l’état
de perfection les deux catégories du pouvoir
mental. Le degré le plus élevé de l’intellect
imaginatif est toujours par excellence mathé-
matique, et inversement”.
Plus proche de nous, le bibliothécaire de génie de Jorge
Luis Borges n’était-il pas en mesure de calculer le nombre
de livres “possibles” dont il avait la charge : 25
1312000
, même
si écrire le nombre de ces livres nécessiterait 1 834 097
chiffres ! Que l’auteur de
Zazie dans le métro
et des
Exercices de style
ait pu commettre un article intitulé
Sur
les suites S-additives
publié dans le très sérieux
Journal of
Combinatorial Theory
(1972) n’étonne presque plus
personne : on les appelle “Les suites de Queneau”. Je
passe sur le poète Guillevic et ses
Euclidiennes
inspirées
par 43 figures géométriques ; sur Ionesco qui écrivit un
jour : “Prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux !”
ou “Les racines des mots sont-elles carrées ?”, dont une
revue consacrée aux mathématiques estime que son
théâtre est “à la littérature classique ce que la géométrie
de Riemann et de Lobatchevski étaient à celle d’Euclide” ;
sur Italo Calvino OuLiPien et périmathématicien des
schémas sémantiques ; ou enfin sur le romancier Robert
Musil pour qui les aventuriers du XX
e
siècle ne sont plus
seulement les artistes ou les philosophes, mais également
les scientifiques : “Toute l’audace intellectuelle réside
aujourd’hui dans les Sciences exactes. Ce n’est pas de
Gœthe, Hebbel, Hölderlin que nous apprendrons, mais
de Mach, Lorentz, Einstein, Minkowski, de Couturat,
Russell, Peano”.
Mais l’interconnexion n’opère pas seulement de l’art
littéraire vers la mathématique — et
vice-versa
. L’“
homo
multiplex
”, intitula son
Cahier P.
(1902-1903):
Algol
, l’étoile ß de Persée, mais également,
et par projection anticipée, le mot-valise
algorithmic language
qui désignera à
partir de 1957 le langage
international de programma-
tion destiné à l’écriture des algo-
rithmes. Il devait y ajouter la
physique et la biologie. En effet, dès
1892, Paul Valéry tenta de penser l’acte litté-
raire et artistique comme “pensée de la complexité” et “art
de penser multidimensionnel” ; en 1983, c’est René Thom
qui en détaillera l’analyse dans “La modélisation des
processus mentaux”, allant jusqu’à y trouver des affinités
profondes avec sa théorie mathématique des catastrophes
élémentaires. C’est dans les
Traités d’électricité et de
magnétisme
de Michael Faraday et de James Clerk
Maxwell que Valéry trouvera les notions de “potentiel”,
“charge”, “décharge”, “lignes de forces”, “rétroaction”
nécessaires à sa transposition de l’image physique dans le
champ mental afin de bâtir une “physique mentale” arti-
culée autour des concepts de
self-variance
et de “géomé-
trie de l’imagination”. Il y ajoutera la thermodynamique de
Lord Kelvin, les géométries de Riemann et Lobatchevski,
les écrits de Mach, de Bertrand Russell, d’Einstein, les
travaux de Poincaré et les théories de Willard Gibbs — le
tout sous l’égide de la figure léonardienne du “système
abstrait” et de la
méthode
.
À l’orée du XXI
e
siècle, il semblerait que cette question
Arts et sciences
voit tout simplement la victoire définitive
d’
Algol
, à travers une nette domination de l’investissement
du champ artistique par les “nouvelles technologies de l’in-
formation et de la communication”. Ne parle-t-on pas
désormais de “beautés infographiques” ou d’une esthé-
tique fractaliste fondée sur l’ensemble de Mandelbrot, les
fractales de Lyapunov ou de Julia ? Ce nouveau champ de
recherches donne lieu à la création de véritables institu-
tions telles que
La Société des arts technologiques
[SAT]
canadienne : “Lieu de convergence, la SAT rassemble la
communauté des créateurs utilisant les technologies
numériques dans le but de stimuler des collaborations
entre disciplines artistiques et scientifiques tout en déve-
loppant des collaborations avec l’industrie et les institu-
tions d’enseignement”. On pourrait dès lors penser que
l’époque du
medium
et du
virtuel
réalise “à la lettre” cette
affirmation de Léon-Paul Fargue : “En Art, il faut que la
mathématique se mette aux ordres des fantômes”.
Je suis d’avis que la véritable question à poser est sinon
“ailleurs”, du moins
en amont
, à la croisée des chemins, au
lieu du
partage
qui rend toute situation nouvelle à la fois
possible et pensable. Quel est donc ce
site
, ou du moins,
les conditions de sa pensée ? Ce sont essentiellement les
problématiques du
transport
, du
transfert
, de la
métaphore
et de l’
analogie
, des
passages
et des
traductions
d’une
discipline
à l’autre, d’une
structure
à l’autre, d’un
langage
à
l’autre : conditions du
trait d’union
entre “the two
cultures” dont la funeste solitude fut stigmatisée par le
romancier et physicien anglais C. P. Snow. C’est
cette problématique des
frontières
disciplinaires
(du
front
et de la
confrontation
, du
frontal lié
et du
fronta-
lier
) qui commande la structure du
Laboratoire discipli-
naire “Pensée des sciences”
que j’ai fondé en 1994 à l’École
Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Ce
laboratorium
fait
écho non seulement à l’inscription d’un
laborare
actif,
mais également au sens technique en usage au XVIII
e
siècle de “partie d’un fourneau à réverbère où l’on met la
matière à fondre” — emblème d’une alchimie espérée des
savoirs libéraux. Quant à la
discipline
inscrite dans le
disci-
plinaire
, s’il ne s’agit pas bien entendu de ce fouet cons-
titué de cordelettes ou de petites chaînes utilisé au XIV
e
siècle pour se flageller ou se mortifier, elle vise à lier des
règles de conduite intellectuelle et heuristique communes
aux diverses branches de la connaissance entendues
comme
art
,
étude
,
matières
et
science
. Une manière d’ex-
poser les disciplines les uns aux autres, les unes aux autres,
en évitant les pièges des vœux trop pieux de l’
inter
discipli-
narité. Si l’interdisciplinarité prétend permettre de mieux
appréhender un sujet dans sa “réalité globale”, elle
comporte le risque de l’approximation conceptuelle, de la
confusion des concepts et des genres, voire de l’illusion de
l’embrassement de tous les savoirs. Si selon la merveilleuse
formule de Valéry “Le général est une métaphore infinie”,
ce sont bien ses exubérances qu’il s’agit de “discipliner”,
tout en en consacrant rigoureusement le statut. La
promesse des littéraires envers les scientifiques, et réci-
proquement, c’est alors de ne pas s’épargner : ni en
besogne, ni en critique bienveillante, conditions d’un
apport
en partage
. Peut s’engager alors cette vigilance
réciproque qui rend possible l’invention de nouvelles
articulations sur fonds d’une longue
tradition européenne dont
les noms de Cavaillès,
Lautman, Bachelard, Einstein,
Eddington, Pauli ou Weyl, mais
aussi de Valéry, Musil, Klee,
Duchamp ou Yves Klein consti-
tuent les symboles.
Ce travail aux frontières des
Arts
et
des
Sciences
trouve également l’occasion
de s’exprimer à propos des rapports mathéma-
tique-musique dans le cadre du groupe
MaMuPhi
,
en liaison avec l’
IRCAM
fondé par Pierre
Boulez ; à travers la confrontation
Arts
et
histoire physico-mathématique
, avec le sémi-
naire qui s’est tenu à l’
École Nationale
Supérieure des Arts Décoratifs
; ou encore par la
mise en perspective des questionnements éthiques et
épistémologiques que posent les biotechnologies, dans le
cadre de l’association avec le
Laboratoire de Recherche
sur les Sciences de la Matière
dirigé par le physicien
Étienne Klein au CEA de Saclay.
Site internet :
Ci-dessus : Ceci n’est pas une fleur, mais l’image résultant
(par simulation numérique) de la solution (en relativité
d’échelle) d’une équation de Schrödinger généralisée (pic de
densité de probabilité) pour une nébuleuse planétaire.
Ce qui est ainsi rendu visible de la croissance d’une enveloppe
autour d’une étoile, épouse la morphologie d’une “fleur”
que son créateur, l’astrophysicien Laurent Nottale, a baptisée
Fleur de Schrödinger
.
L’art de penser
Par
Charles Alunni
, directeur du Laboratoire disciplinaire “Pensée des sciences”
à l’École Normale Supérieure
Inventer,
c’est penser à côté.”
Albert Einstein
1,2,3,4,5,6,7,8,9 11,12,13,14,15,16,17
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