Automne 2007 - page 6

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Dossier
out les oppose ? Tout les rapproche ?
Deux communauté spécifiques mènent deux
disciplines bien distinctes, que tout semble a
priori opposer : démarches et motivations, pratiques et
sources d’inspirations, moyens de reconnaissance et rôle
dans la société…
Pourtant, l’artiste et le scientifique se parlent, se recon-
naissent et admettent souvent des similarités, des conver-
gences. Où est l’équilibre ?
L’art est millénaire. Si l’on peut situer l’ori-
gine de la
démarche scientifique
à l’Antiquité
présocratique, la science moderne n’est
apparue sous sa forme actuelle qu’à la fin du
XVII
e
siècle, et l’on assimile souvent son acte
de naissance à la publication des
Principia
de
Newton. Ni par ses écrits, ni par sa person-
nalité, ce dernier ne nous apparaît comme
un artiste. Et il en sera de même de la quasi-
totalité de ses successeurs physiciens.
Ses prédécesseurs au contraire, physiciens avant la
lettre, traduisaient par leurs préoccupations esthétiques
une séparation bien moins radicale qu’aujourd’hui entre
les disciplines. Pensons par exemple à Léonard de Vinci, à
Kepler, à Galilée, à toute l’histoire de la perspective... Et
admirons
La Mélancolie
de Dürer qui illustre remarqua-
blement cette presque symbiose.
Il apparaît ainsi que la physique moderne a pris son
essor, qu’elle a acquis sa véritable efficacité lorsqu’elle
s’est séparée radicalement de la démarche artistique.
Coïncidence ? Ou condition du succès de la démarche
scientifique moderne ?
Vaste débat ! Sans trancher, j’émettrais la conviction que
le plein achèvement de chacune des deux démarches
nécessite une séparation nette. Que, sans diverger, leurs
chemins ne se confondent pas. Qu’elles ne peuvent
chacune avancer qu’à la condition de marquer sa diffé-
rence avec l’autre, d’éloigner toute confusion ; ce qui
n’empêche pas, outre une possible fascination, des
rapports d’inspiration et de fécondation mutuelles.
Je devrai laisser ici de côté de nombreux critères qui
pourraient nous éclairer : les rôles de l’art et de la science
dans notre société, les places qu’y occupent leurs protago-
nistes (pourquoi par exemple n’y a t-il pas, ou si peu, de
culture scientifique
reconnue ?)… Je me concentrerai
plutôt sur les démarches.
Ce qui donne à une œuvre son caractère “artistique”, ce
n’est pas sa substance, graphique ou sculpturale, architec-
turale ou sonore… Les harmonies des formes, les couleurs
et les sons se répondent ; l’art est parsemé de correspon-
dances qui lui confèrent son unité. Mais ces correspon-
dances ne s’étendent pas aux lois ou aux équations des
scientifiques. Ce n’est pas non plus la beauté qui discri-
mine artistes et scientifiques. L’un pas plus que l’autre
n’est requis à faire “du beau”. Quelle est alors la nature de
leurs travaux ? En quoi se distinguent-ils ?
Une démarche commune les rassemble à mon sens :
chercher et proposer une représentation de la réalité, une
certaine
représentation d’une
certaine
réalité. Les modes
de représentation diffèrent. La nature de la “réalité” aussi.
La science s’intéresse exclusivement à une réalité “maté-
rielle”, que l’on peut qualifier d’objective, d’extérieure. Au
sein de cette réalité, elle reconnaît des
objets
, et établit des
lois
qui régissent leurs comportements. Tel est son travail.
Elle ne sait ni ne veut expliquer
pourquoi
existent ces lois
qu’elle met en évidence. Elle ne saurait leur donner de
signification. Elle ne prétend pas non plus pouvoir légi-
férer à propos de la totalité des objets ou des comporte-
ments : elle renonce par exemple à traiter de ce qui relève
de notre psychisme, de nos émotions… Dès qu’elle s’aven-
ture dans cette voie, elle devient une caricature d’elle-
même. C’est ce renoncement volontaire et
explicite qui, depuis Newton, lui confère son
efficacité : elle ne s’intéresse qu’à une partie
restreinte de la réalité – qualifions-la de
“matérielle” – et cela fait sa force.
De nombreux artistes déclarent s’occuper
de la réalité. Je proposerais de qualifier cette
réalité de “sensible”. En simplifiant : relève
de la perception de l’artiste ce qui, au sein
de la réalité extérieure, touche sa propre
sensibilité. Cet aspect personnel n’exclut pas l’aspect
universel, sans quoi il n’y aurait pas d’art. Emettons l’hypo-
thèse que cela fonctionne parce que la sensibilité
person-
nelle
de l’artiste est dans une certaine mesure représenta-
tive de la sensibilité
humaine en général
. Nul n’est artiste
s’il est le seul à apprécier son travail. Une sensibilité artis-
tique peut être restreinte à telle ou telle société, mais elle
dépasse le cadre de l’individu isolé. Et de fait, nous recon-
naissons volontiers la valeur des œuvres de civilisations
antiques ou éloignées, nous y sommes sensibles.
C’est par l’exercice de la raison que la science trouve son
universalité. Privilégiant les raisonnements, utilisant abon-
damment l’outil mathématique, elle ne requiert ni sensibi-
lité ni esthétique. Mais celles-ci sont loin d’être absentes
de la démarche du chercheur : comme inspiration, mais
aussi comme critère – au moins passager – de sélection.
Les scientifiques les plus fameux, en premier lieu Dirac et
Einstein au XX
e
siècle, en ont livré de nombreux témoi-
gnages. Ils se plaisent à souligner l’harmonie de leurs
concepts, la symétrie de leurs équations, l’élégance de
leurs théories ; même si c’est pour ajouter immédiatement
que la cohérence mathématique et la confrontation avec
l’expérience sont essentielles.
Et ceci relève du plaisir du travail scientifique, du
plaisir de la recherche. Plaisir qui tient en grande partie à
ce que le chercheur se sent (comme l’artiste) partie
prenante d’une grande communauté qui transcende
l’époque et les frontières.
Art et science
Par
Marc Lachièze-Rey
, directeur de recherches,
Laboratoire Astroparticule et Cosmologie à
Université Paris 7 Denis Diderot.
T
L’artiste et le
scientifique se parlent,
se reconnaissent et
admettent souvent des
similarités, des
convergences. Où est
l’équilibre ?”
Ci-dessous : Albrecht Dürer,
Melancholia I
(1514).
Photo D.R
.
Publication :
Figures du Ciel
par M. Lachièze-Rey
et J.-P. Luminet, Le Seuil / Bibliothèque
nationale de France, 1998.
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