Automne 2007 - page 7

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L
a lecture du
De Prospectiva Pingendi
de Piero Della
Francesca peut encore se révéler tout à fait passion-
nante. D’autant que, comme le souligne Hubert
Damish dans
L’origine de la perspective
on peut en avoir
deux lectures et deux interprétations différentes, selon
qu’on se situe dans l’optique de l’histoire de l’art ou de
l’histoire des sciences. Art ou science, déjà…
Espace et temps conjugués, passer de la
Toscane à Rome, de la Renaissance au
Baroque. Deux siècles à peine se sont
écoulés et voici que le carré et le cercle,
formes parfaites dont la Renaissance fit ses
délices, cèdent la place à l’ellipse, à l’ovale. A
l’ovale dont les effets d’enroulement et de
balancement permettent des combinaisons
spatiales dont la volupté évoque à l’évidence
un gracieux déhanchement tout autant
qu’elle donne le sentiment que l’espace a été creusé par la
main d’un sculpteur. Effets de style, variations plastiques
seulement ? Certes non ! Drôle d’époque. C’était le temps
où l’infini commençait à s’entrevoir. Dans le sillage de
Galilée et de Keppler, Spinoza en philosophie, Leibnitz et
Newton en mathématique, Le Bernin, Piero Da Cortona,
Rembrandt, Bramante, Borromini en art et en architec-
ture, vont s’attacher à le traquer, à l’évaluer. A Rome, et
malgré le poids et la pesanteur de l’Eglise, cette recherche
se traduira par une polyphonie spatiale, un décor étince-
lant de feux d’artifice. Théâtre de l’univers, théâtre de la
vie, théâtre de la ville. Sacré et profane mêlés dans un
mouvement qui voit la réalité se confondre avec la fiction
d’une manière qui frise l’orgie.
Que cherchaient-ils tous ceux-là qui, des grottes de
Lascaux jusqu’au Cubisme se coltinèrent au monde, à sa
réalité et à ses mystères ? Et qui, au fil du temps renouve-
lèrent sans cesse leur manière de dire et leurs moyens
pour le dire. Peut-on ici parler de recherche ? Oui, si l’on
adhère à ce que dit si joliment Loup Verlet dans
Chimères
et paradoxes
, à savoir que la recherche c’est
“cerner ce que l’on cherche”. Doit-on plutôt
parler d’expérimentation ? Oui, si l’on en
croit Paul Ardenne qui, dans
Un art contex-
tuel
, affirme : “L’œuvre est insertion dans le
tissu du monde concret, confrontation avec
les conditions matérielles”.
Recherche et/ou expérimentation, nulle
époque n’a échappé à cette confrontation, à
ce chevauchement.
Nul moment, ni la Renaissance, ni
l’époque Baroque, ni les avant-gardes du XX
e
siècle
(Futurisme, De Stijl, Constructivisme, Bauhaus, Esprit
Nouveau), n’a échappé à cette plongée dans le monde réel,
à ce “frottement”, au politique, au social, à l’économique,
au philosophique, au technique, au scientifique…
Et aujourd’hui plus que jamais. A en croire Catherine
Millet dans
L’art contemporain, histoire et géographie
:
“Le constat est le suivant : les possibilités formelles de l’art
contemporain s’accroissent aussi vite que la suite de
Fibonacci. Pendant un temps, les modernes les plus radi-
caux ont pensé que les formes et les techniques nouvelle-
ment inventées rendaient obsolètes les formes et les tech-
niques traditionnelles. Ce n’est plus vrai désormais. Tout
s’additionne, et les expositions les plus prospectives juxta-
posent environnements et installations, sculptures en
marbre ou en résine synthétique, photographies et images
numériques, films video et installations video aussi bien
que tableaux figuratifs et abstraits”.
Bref, tout aujourd’hui se télescope en un brouhaha
vertigineux.
A l’occasion de son exposition
Poussière d’étoiles
, le
peintre Robert Malaval écrivait, en novembre 1974 :
“Vouloir tout saisir c’est un vertige terrible/faut aimer ça /
de la vie à la mort faire le voyage / encore une fois encore
une nuit encore un instant / j’aime à penser à des milliards
d’années/à l’infini et au néant / toutes ces choses vertigi-
neuses comme les valses de Strauss (et le champagne)”
Douze ans plus tôt, à Wiesbaden, un curieux festival
était organisé par le mouvement Fluxus. S’y cotoyaient des
musiciens (John Cage, La Monte Young…), des poètes
(Emmett Williams…), des cinéastes (Jonas Mekas…), des
danseurs (Merce Cunningham…), des auteurs de happe-
nings (Allan Kaprow, Claes Oldenburg…). International,
héritier de Dada, Fluxus généra une autre pratique de l’art
et s’inventèrent, en son sein, de nouvelles formes telles
l’“event” (George Brecht), la musique/action/video (Nam
June Paik, Wolf Vostell), le “eat art” (Daniel Spoerri), le
“mail art” (Ray Johnson)…
Sans cesse donc repousser la frontière, chercher, recher-
cher, expérimenter. Avec le danger qui guette tout artiste
engagé dans un processus de recherche, fréquemment
qualifié d’élitiste ou d’abscons.
Les artistes cherchent tout autant que les scientifiques,
que les techniciens, que les économistes, que les penseurs
et d’une façon tout aussi aléatoire, irrationnelle et acciden-
telle que celle de ceux qu’il est convenu d’appeler les
“chercheurs”… Avec une implication de plus en plus
revendiquée dans le monde réel, le “contexte”. Chacun à
sa manière, l’Arte Povera, le Nouveau Réalisme et le Pop
Art ont démonté le processus de la société de consomma-
tion. Qui mieux que Daniel Buren et Gordon Matta-Clark
ont su développer une pensée sur l’espace et sa percep-
tion ? Les artistes du Land Art (De Maria, Goldsworthy,
Long, Smithson…) n’engagent-ils pas une réflexion que les
savants et les politiques engageront après eux ? Le travail
sur le corps, ses représentations, ses limites et ses confins
(Acconci, Burgin, Gina Pane, Valie Export, Orlan, Natacha
Lesueur…) n’excède-t-il pas largement les seules limites
du monde de l’art ? Que dire encore du travail sur le
mouvement et la couleur (Cruz-Diez, Soto…), sur la
lumière (Nauman, Flavin, Levêque, Turrell, Oliasson…),
sur le son (Dominique Petitgand…), sur la video (Paik,
Graham, Viola, Gary Hill, Marie Jo Lafontaine…), sur les
hologrammes (Pierrick Sorin…), sur l’hypermonde virtuel,
la 3D, les objets fractals (expériences initiées dès les
années 1950 par Piotr Kowalski), ou encore, sur la
mémoire (Christian Boltanski…), sur l’analyse des régimes
du temps (Pierre Huyghe…), sur l’identité, l’autonomie et
la différence (Adel Abdessemed, Kader Attia…), et aussi
sur le multimedia (Xavier Veilhan), sur l’hybridation et la
profondeur biologique (Michel Blazy, Carsten Höller,
Wolfgang Laib…)…
Bref, la liste est longue des artistes qui mettent l’accent
sur les aspects expérimentaux des pratiques de l’art. Même
si, avec son humour habituel, Nam June Paik tempère l’en-
thousiasme : “est-ce que le petit écran remplacera aussi la
peinture à l’huile ? Oui…Quand les tubes cathodiques
s’émanciperont !” Ce qui n’est en rien contradictoire avec
la mise en place de dispositifs amplifiant les symptômes
repérés dans le potentiel utopique de la rationalité tech-
nique (sciences, médecine, architecture…).
Ainsi en va-t-il de Philippe Parreno lequel travaillant à
partir d’un univers cinématographique et télévisuel, analyse
la fluidité des signes et leur circulation (langage, narration,
temporalité) et se livre à un constat à la gravité acide. Soit
le virtuel envisagé comme réalité bien plus que comme
technologie, comme contenu plus que comme matériau.
Il est certain qu’aujour-
d’hui, le monde n’est plus
que communication et qu’à
l’instar de Parreno ou encore
de Dominique Gonzalez-
Foerster, Pierre Joseph ou
Rirkrit Tiravanija, nombre
d’artistes privilégient la rela-
tion artiste-public plutôt que
la réalisation d’objets spéci-
fiques. C’est ce que Nicolas Bourriaud dans son
Esthétique
relationnelle
définit comme “interstice social”.
Recherche ou expérimentation ? Recherche ET
expérimentation !
Si l’œuvre d’art existe en tant qu’objet de connaissance
et objet de pensée, comment alors ne pas admettre l’idée
de recherche en art ?
Comme le dirait Paul Ardenne : “A cela il n’y a, ose-t-on
croire, rien de préjudiciable.”
Souvenons-nous, l’été dernier, de l’exposition
Airs de
Paris
qui, constituait un formidable catalogue des différents
axes de recherche engagés par les artistes aujourd’hui.
On y voyait, notamment, une
Cabane éclatée
de Daniel
Buren, agrémentée de
Paysages fantômes
de Xavier
Veilhan qui fragmentent les pixels de photographies
initiales en de multiples espaces fracturées, en une méta-
phore d’un espace-temps discontinu et séquencé.
Plus loin, Philippe Parreno et Liam Gillick continuent leur
exploration des anticopyrights, y faisant passer un vent de
folie, en singeant la culture des “hackers” ou pirate du web.
En conclusion, on s’attardera sur les usages
(mésusages ?) des nouvelles technologies de l’information
et de la communication opérés par Ange Leccia. Soit la
démonstration d’un univers de simulacres devenant l’expé-
rience même.
A gauche : Daniel Buren, Photo-souvenir :
25 Porticos : la couleur et
ses reflets
(travail in situ), Odaiba, Tokyo, 1996. Détail. © D.B
Daniel Buren est representé par la galerie kamel mennour.
Recherche et/ou Expérimentation
Par
Gilles de Bure
, journaliste, écrivain, correspondant de l’Académie des Beaux-Arts
Dossier
Que cherchaient-
ils tous ceux-là qui,
des grottes de Lascaux
jusqu’au Cubisme se
coltinèrent au monde,
à sa réalité et à
ses mystères ?”
Si l’œuvre d’art
existe en tant qu’objet
de connaissance et
objet de pensée,
comment alors ne pas
admettre l’idée de
recherche en art ?”
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