Automne 2008 - page 18-19

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D
ossier
Monsieur l’Architecte
,
J’avais à peine cinq ans. Mon père m’a conduit faire le
tour de Saint-Sernin (basilique romane, me disait-il, joyau
de la ville de Toulouse avec le Capitole).
De ce premier contact, je ne garde que peu d’images,
sinon une masse rouge et blanche avec quelque chose de
pointu qui en émergeait (le clocher m’apprit mon père).
Mais de visite en visite, Saint-Sernin devint ma référence
architecturale.
J’entrais dans le détail des corniches, des arceaux de
pierre blanche faisant chanter la brique ; le clocher me fas-
cinait par ses assises successives qui lui permettaient de sur-
gir avec astuce sur l’arête du toit.
Jusqu’à mes quarante ans, Saint-Sernin fut pour moi
l’exemple d’une architecture parfaitement équilibrée, cul-
tivant l’art du passage d’un élément architectural à l’autre
avec science et élégance : un ensemble miraculeux.
En outre, cette image, je la pensais immuable. Elle incar-
nait ce midi toulousain si orgueilleux de son histoire. Un
premier coup de couteau m’avait certes été porté quand
l’on me dit que Viollet-le-Duc s’était fortement occupé
de Saint-Sernin. Mais je faisais une confiance aveugle à
cet homme de grande réputa-
tion, au maître qui avait sauvé
Notre-Dame-de Paris, et écrit
un traité de douze volumes sur
l’art de construire au Moyen-
Age, traité que l’on conseillait
toujours aux élèves de l’Ecole
d’Architecture du quai de la Daurade.
J’avais conservé ma fougue de croisé : rien ne me ferait
abjurer ma foi.
J’insiste sur ces circonstances préalables pour que vous
appréciez mieux l’amplitude du drame dont j’ai été l’acteur
involontaire, drame qui en moi ne trouva pas son aliment
dans une lutte de savants du patrimoine, mais dans la cas-
sure brutale de mon sentiment, ancré dans ma conscience,
d’admiration éternelle.
J’avoue avoir vécu cette époque comme un véritable
viol de ma pensée, de cette pensée qui faisait la base de
ma culture. Déjà le fait que le travail de Viollet-le-Duc soit
en train de s’effriter au point d’être obligé de le remplacer
d’urgence fut un second choc.
Mais lorsque, venant de Paris, un architecte en chef des
Monuments Historiques, auréolé d’une culture incontes-
table et incontesté sur l’architecture romane, proposa de
détruire tout le travail de Viollet-le-Duc pour redonner à
Saint-Sernin son authentique image, celle de l’époque de sa
création, (dont l’Etat détenait aujourd’hui toutes les archi-
ves), alors à ce moment-là, j’ai pété les plombs, j’ai constitué
une société de protection, alerté les pouvoirs publics, agité
la presse, que sais-je encore, j’étais prêt à m’enchaîner à la
grille d’entrée. Pourquoi pas !
Dans cette lettre, croyez-le bien, je ne conteste pas le
résultat architectural qui est exceptionnel. Je veux simple-
ment faire comprendre le drame que j’ai vécu, la souffrance
que j’ai endurée (avec beaucoup de Toulousains) : fracture
de l’esprit, pertes des bases et des repères. L’idée que je me
faisais de mon savoir, de mes goûts, des mes enthousiasmes,
de mes admirations disparaissait.
Tout ce qui constituait mon moi éclatait.
Je devais me rebâtir entièrement, repartir à zéro à un âge
où les certitudes acquises guident le reste de votre vie.
Je désire simplement, Monsieur l’Architecte, que vous
compreniez nos angoisses, notre dépression.
Ce n’est pas une querelle sur l’architecture que je cher-
che, parce que j’ai fini par comprendre qu’on doit aban-
donner le culte des faux Dieux de l’architecture au nom de
l’authenticité. Merci donc à l’architecte en chef et à ceux
qui l’ont soutenu pour son courage et son savoir. Je voulais
cependant qu’il sache qu’aujourd’hui, encore toute une par-
tie de moi-même vit dans les regrets, dans la nostalgie d’une
image perdue.
Je vois bien surtout que Saint Sernin est devenue plus
rude, plus vraie, plus romane, que la façon toute fruste dont
le clocher sort de la toiture illustre la vérité d’origine.
Mais dans ma mémoire ne disparaîtra jamais cette suite
d’arceaux blancs, dont je sais qu’ils étaient inutiles, et tota-
lement décoratifs, qu’ils étaient faux.
Il n’empêche. L’homme qui croit ne change pas d’image
comme de chaussette. Sa croyance est intégrée si profon-
dément dans ses neurones qu’il est incapable d’en chasser
le souvenir.
Heureusement, j’ai appris depuis à mieux apprécier la
brutalité romane, son austérité, son refus total du super-
flu, voire du détail ; j’ai visité Senanques, j’ai arpenté le
Thoronet. De ce fait, j’admire l’architecte qui, de jour en
jour, accepte lui-même de se remettre en cause, de changer
d’hypothèse architecturale au fur et à mesure des découver-
tes scientifiques et archéologiques.
J’ai compris très vite, je vivais dans un mensonge et je suis
content que quelqu’un l’ait dénoncé. Mais je souhaiterais
que l’architecte me dise qu’il comprend les traumatismes
qu’il a déclenchés, qu’il accepte de reconnaître son acte
comme un viol en architecture, mais surtout qu’il généra-
lise le cas de Saint-Sernin, qu’il confirme qu’en architecture
patrimoniale, il ne s’agit en aucun cas de choix esthétique
mais d’une recherche de la vérité.
Accepter l’héritage en architecture, ce n’est pas conserver,
c’est accepter de détruire pour connaître mieux, détruire
pour offrir, au plus près des connaissances, la réalité du
patrimoine qui illustre l’héritage.
Convenir que sa sauvegarde peut passer par l’acte de
détruire et que sa vérité pousse les hommes du patrimoine à
envisager la destruction comme un mal préalable nécessaire
afin de garantir une authenticité de plus en plus exacte.
Car Monsieur l’Architecte en chef, à Toulouse votre tra-
vail a consisté, préalablement, à détruire partiellement un
monument historique inscrit. Vous auriez dû être considéré
au moins comme un traître, au plus comme un assassin.
En fait, vous êtes devenu un héros.
La morale de cette histoire, car il y en a une, impossi-
ble à écarter, est que l’héritage ne peut pas se prétendre
immuable, qu’il bouge, qu’il change avec la précision de
la connaissance, et qu’il évoluera dans le temps, si les
architectes assument avec courage ce mouvement perpé-
tuel du savoir.
Au frontispice de la création architecturale, on devrait ins-
crire, qu’il s’agisse de l’héritage ou de la création : Acceptez
la nécessité de détruire !
Message d’un architecte
à deux victimes de
Saint-Sernin
Revenant de son lycée en 1988, un jeune
passant fut grièvement blessé par la chute
d’une pierre tombée de la corniche de Saint-Sernin.
Une enquête révéla la faiblesse d’un couronnement
des toitures imaginées par un grand architecte
en 1889, en vue d’y achever, dans l’esprit
de 1899, ce que le célèbre édifice aurait dû
être s’il avait été différemment conçu.
Cette transformation opérée au 19
e
siècle se révéla,
cent ans plus tard, techniquement inadaptée aux
structures originelles, ce qui provoqua cet accident.
Conclusion : une pauvre tête brisée a pu
entraîner par la « Bataille de Saint-Sernin »,
au-delà d’une nécessité sécuritaire,
la découverte suivant : une création nouvelle
n’est pas toujours favorable à l’héritage.
L’inconnu de Saint-Sernin,
transcrit par
Yves Boiret
, membre
de la section d'Architecture
Lettre d’une victime de la Bataille
de Saint-Sernin à Toulouse
Lettre d’un inconnu transcrite par
Claude Parent
, membre de la section d'Architecture
Ci-contre : l'Eglise Saint-Sernin à Toulouse.
Ci-dessous : à gauche, la toiture de l'Eglise
Saint-Sernin modifiée par Viollet-le-Duc au
XIX
e
siècle et, à droite, la configuration identique
à l'origine, effectuée par Yves Boiret.
J’étais prêt à
m’enchaîner à la
grille d’entrée.
Pourquoi pas !
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