Automne 2008 - page 20-21

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ossier
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n 1950, la baie de La Baule ne supportait que trois
immeubles d’habitation de quatre étages au plus,
quatre hôtels et le casino de Madame André.
La ville qui s’étirait sur huit kilomètres de plage était
essentiellement constituée, en continuité, de « villas de bord
de mer » qui illustraient avec minutie tous les styles bour-
geois pratiqués par les architectes, depuis le néoclassique
bretonnant, le style basque jusqu’au mouvement art déco
(plus discrètement). Il y avait même des mélanges subtils
entre les expressions avec inclusions modernistes. En gros
le régionalisme un peu revisité triomphait ; mais toujours
ces villas portaient une écriture.
Toute cette juxtaposition hétéroclite, ce catalogue archi-
tectural, formait cependant un ensemble et déroulait un
« front de mer » au long d’une avenue que l’on appelait le
remblai, car elle surplombait la plage.
Si nécessaire, chaque villa possédait un escalier de bois
(que l’on rentrait l’hiver) interdit à quiconque n’était pas
de la famille du propriétaire ; il accueillait cependant les
bonnes sœurs et leurs petits pensionnaires, charité chré-
tienne oblige.
En 2007, il ne reste plus que vingt villas environ, prises
en sandwich dans la muraille continue d’immeubles de huit
étages (au minimum) dont les balcons-terrasses servent
essentiellement pour le repas de midi et le séchage des
maillots et serviettes de bains : animation garantie.
Uniformité et platitude, de la pire promotion immobilière
qui soit.
La villa Paolina était donc dans cette situation de serre-
livres, quand un promoteur à l’œil vif l’acheta dans le but de
compléter enfin ce mur de la honte.
Mais la Mairie s’émut, cassa le protocole de vente et inter-
dit la démolition purement et simplement. Bravo !
Bon réflexe certes mais la Paolina n’étant pas classée,
on pouvait « l’arranger » : mon Dieu comme ce mot sonne
faux ! Pourquoi pas « bricoler » ou mieux « revisiter » qui
reste distingué ?
C’est ce qui se produisit : revisiter par un décorateur
habile assure le chic et montre la volonté d’introduire une
touche suffisante de modernité, un zeste d’élégance, un sau-
poudrage d’imagination dans le bon goût du jour. Il s’agit en
fait de tout foutre en l’air sans avoir l’air d’y toucher. On
connaît cette pratique, elle fait fureur même dans les monu-
ments historiques où souvent l’on gomme l’âme de l’archi-
tecture en remplaçant les menuiseries très travaillées des
baies d’origine par d’immenses pans de verre, tout d’une
pièce sans aucune modénature en rapport avec l’architec-
ture concernée.
Précisons donc ce qui s’est passé dans cette malheureuse
Paolina. On l’a tout simplement pasteurisée. Or la pasteurisa-
tion est une opération consistant à porter à une température
de 75°C à 80°C certaines substances alimentaires fermen-
tescibles (lait, bière) pour tuer les microbes sans altérer le
goût ni détruire les vitamines. Mais en langage moins médi-
cal et plus actuel, Nathalie Sarraute « s’indigne de n’absorber
qu’une nourriture de régime, insi-
pide, stérilisée, pasteurisée ».
Et voilà bien le drame de
Paolina. On nettoie, on lisse la
façade de son grain ; dans la niche
de la Vierge Marie, on ouvre une
fenêtre sur mer, de la loggia biai-
sée, cernée, détachée par un vide bien articulé sur la ligne de
toiture, on fait une pièce fermée. Les lisses blanches de béton
des terrasses et leurs caisses à géranium sont remplacées par
des grilles métalliques sans rapport avec l’ensemble.
On crée une mansarde pointue qui contredit le fronton de
la Vierge, le fronton dominant, et on casse ainsi l’intéressant
déséquilibre de la façade.
Ce faisant on défigure Paolina, on lui ôte son âme, on
détruit son écriture. La pasteurisation certes chic, élégante,
avec ses deux tons de gris, tombe dans le néant architec-
tural, dans le banal, l’informulé distingué qui fait acte de
connivence avec les immeubles voisins. Paolina prend des
allures de mauvais bloc inachevé en refusant d’assumer sa
singularité. Pasteurisée, Paolina a perdu son goût.
Monsieur le Maire, Monsieur l’Architecte des Bâtiments
de France, en cédant au culte du bon goût, vous avez laissé
le propriétaire effacer cette vieille maison qui était un des
derniers exemples du style français de l’entre deux guerres ;
vous avez détruit ce mélange d’art déco 1925 et de régio-
nalisme, alors que tout cela était écrit très soigneusement,
très lisiblement.
Certes, on la trouverait ridicule et laide aujourd’hui, cette
villa, mais elle porterait témoignage d’une authenticité qui
a eu son heure de gloire. Croyez-moi, il eût mieux valu la
détruire que de laisser Pasteur la couvrir d’un masque !
En architecture, il faut laisser vivre les microbes !
La pasteurisation de l’héritage :
histoire d’une villa
Par
Claude Parent
, membre de la section de d'Architecture
Il s’agit en
fait de tout
foutre en l’air
sans avoir l’air
d’y toucher...
A droite, en haut : construite dans les années 1920-1930 sur le front de mer de La Baule, la villa Polina vers 1950.
A droite, en bas : le front de mer en 1955, début de la construction du « mur » continu d'immeubles.
Ci-dessus : la villa Paolina dans son état actuel.
Photos Claude Parent
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