Automne 2008 - page 22-23

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a particulière diversité des formes de création architec-
turale porte du bâti le plus banal à la ville tout entière,
du monument insigne au petit aménagement urbain.
D’une part elle affirme ses volumes, son « dehors ».
Arrogante parfois.
D’autre part elle propose un « dedans », un creux, un abri,
enveloppement mettant intensément en jeu nos diverses facul-
tés sensorielles. Ce que nous avons coutume de ne considérer
guère que par la vue, qui joue aussi le rôle essentiel dans notre
perception de son « dehors », saisi à distance, qui le constitue
en signe, en jalon du milieu, en instrument de mémoire, en
objet de patrimoine dépassant la nécessaire utilité.
Cet « art » si différent des autres par son processus de con-
ception – réalisation se jouant à de nombreuses mains – est
aussi à bien des égards matériellement très dépendant des
lieux (site et climat, au sens le plus complet), de savoir-faire
disponibles, de moyens consentis, et témoigne ainsi d’une
large appropriation culturelle. A cet égard, si le monument
a séculairement été l’ouvrage d’architecture par excellence,
porteur de symboles et de mémoires collectives, il en est
arrivé au XIX
e
siècle à s’étendre au bâti ordinaire de la ville.
Modifiant la commande et ses effets sur l’espace public. Le
bâti banal devient un facteur fort de définition du paysage
de la ville, popularisant ce qui avait été précédemment
opération de pouvoir, affaire de princes (places royales de
France et d’Espagne par exemple). Où le langage élaboré
pour les palais est mis en jeu pour une élaboration plus
poussée, voire une scénographie des parcours et séjours
publics, inspirée des modèles baroques.
L’espace public urbain du Paris de Zola diffère fortement
de celui de Balzac.
Plus que jadis, le sens du terme « création architecturale »
diffère de celui qu’il a acquis en arts plastiques, en musique
savante. Lesquels se sont peu à peu « autonomisés » dans
leur facture, leurs thèmes, leur sens commun au point de
parvenir, parfois, au parfait nombrilisme.
Le logement social a, dans le même temps mais en sens
opposé, astreint le travail de conception de l’architecture à la
politique mise en œuvre, de 1950 à 1975 par une Direction
de l’architecture lançant la « construction industrialisée ».
Abandonnant l’aménagement, le réduisant à l’équipement,
isolant aux marges urbaines les grands ensembles massifs
exigeant de très vastes parcelles (ce qui ne fut pas sans gra-
ves effets sociaux ultérieurs).
La création était largement déterminée par les normes
d’habitabilité, de prix, de procédés agréés aux mains de
quelques grandes entreprises. Modifiant insidieusement les
rapports d’autorité effective entre architectes et exécutants
et, consécutivement, la créativité des premiers. Le proces-
sus répétitif du système ne permettait d’invention qu’au
degré réduit de percement de baies dans les faces des paral-
lélépipèdes ou la longueur des « barres ».
Pourquoi si peu d’espaces publics conformés dans l’im-
mense opération de construction depuis 1950 qui sème des
grands ensembles s’ignorant l’un l’autre ? On ne produit pas
de lieux urbains faute d’aménagement orientant les opéra-
teurs à entrer dans une prévision coordonnant leurs actes.
Ce qui, après tout, ne coûte que quelque peu d’études.
Ce non-urbanisme est le fruit d’un abandon institutionnel
où le Ministère se défaussa du problème et où les munici-
palités ne cherchèrent pas à pallier la carence créée. Les
Plans d’Occupation des Sols n’ayant pas d’autre effet que de
consacrer, zoner et étendre l’existant.
Il faut, à l’inverse, observer que le hérissement des tours
de la Défense a été tenu en respect par l’Esplanade et la
Grande Arche, sauvant quelque peu les prévisions originel-
les de l’E.P.A.D. et que le Catalan Bofill, à Marne-la-Vallée,
Cergy, Montpellier-Antigone a pu réaliser des lieux caracté-
risés et investis de pratiques constitutives de valeurs patri-
moniales collectives. Que
l’architecture confirme, en
portant ses signes sur le
bâti qui les enserre et ainsi
acquiert statut culturel
affirmé.
Produire ainsi du patri-
moine, c’est produire de
l’identité citoyenne rayon-
nant au-delà du lieu et de
l’instant. Un grand profit pour tous et de longue, longue
durée sans autre coût que de le vouloir.
Cependant une société qui élargit (notamment scolaire-
ment) les références historiques et étrangères génère un
flottement de l’idée de création architecturale. Elle tend à
la réduire au Beau indicible, incernable, à l’ «inspiration »
ou au style appris et catalogué des formes vues (plus sou-
vent selon le détail ornemental que de l’ordre structural
pourtant si prégnant). Le Beau, aspiration commune, est
livré d’un côté à la culture et à l’expérience de chacun et
de l’autre à des gloseurs fournissant des critères d’appré-
ciation aux débats de salon et à des élites désemparées dès
lors qu’elles se trouvent hors de leurs champs pointus d’ex-
cellence. Il faut le dire aussi, nos corps professionnels et nos
écoles d’ «architecture » ne vont guère plus loin.
La création des grands monuments post-modernes par
les héros que présente la presse (Frank Ghery, Zaha Hadid
et autres) relève bien plus d’un plasticisme sculptural auto-
nome que d’attention envers l’alentour et pour le « creux »
intérieur accueillant un public. Elle est bien peu soucieuse
de la « transparence » moderniste pour qui le « dehors » se
devait d’être la marque du « dedans ». Le Post-moderne est
fragmentation et remixage d’idées, d’expériences. Parfois
un retour-refuge aux particularismes que la modernité
avait pensé résoudre en humanité une, en «homme nou-
veau », en art uni par la parfaite raison. Et qui s’émiette
en chefs-d’œuvre solitaires. C’est, comme pour la peinture,
dans les milieux où l’argent surabonde, après les U.S.A. et
les émirats pétroliers du Golfe, Kuala Lumpur et la Chine,
que s’érigent aujourd’hui les ouvrages insignes. A base de
programmes aux antipodes de la production de bons habi-
tats pour tous, de glorieux projets passablement gonflés de
vanité mais parfois aux mérites émotionnels (pérennes par
constitution) qu’on placera sous étiquette « Beauté », plus
mobilisatrice que celle de « Signification », disant grandeur,
élégance, force orgueil, rigueur…Et un constant motif de se
donner à voir et connaître à ses successeurs, de constituer
pour ceux-ci un patrimoine les enracinant de gré (on l’es-
père) ou de douce force.
Création architecturale et urbanisme :
un aménagement difficile
Par
André Dunoyer de Segonzac
, architecte, correspondant de l’Académie des Beaux-Arts
Produire ainsi
du patrimoine,
c’est produire de
l’identité citoyenne
rayonnant au-
delà du lieu et de
l’instant.
Esplanade de l'Europe, quartier d'Antigone à Montpellier,
Ricardo Bofill, architecte, 1977.
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