Automne 2008 - page 10-11

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D
ossier
E
vénement majeur de la création contemporaine, le
Festival d’Avignon voué à l’art dramatique est né en
1947, de la rencontre d’un artiste, Jean Vilar, met-
teur en scène, comédien, et d’une ville, de son chef-d’œuvre
monumental, le Palais des Papes. De l’ample espace de la
Cour d’honneur, entre ses hautes murailles du XIV
e
siècle
où, la nuit, se découpe le ciel étoilé, Vilar a su faire le théâ-
tre le plus pur dans le respect absolu du monument.
L’histoire est belle, elle est forte, on l’a souvent contée
depuis soixante ans. Au lendemain de la Libération, le jeune
Vilar avait commencé à imposer sa personnalité sur les
plus petites scènes de Paris, le Théâtre de Poche, le Vieux
Colombier. Sa mise en scène de
Meurtre dans la cathédrale
du poète anglais T.S. Eliot avait reçu le Prix des critiques.
Ce spectacle, Christian Zervos, grand collectionneur d’art,
et son ami, le poète René Char, envisageaient de le présen-
ter au cours d’une Semaine d’art à Avignon, au Palais des
Papes, en septembre ; il prendrait place auprès d’une extra-
ordinaire exposition de peinture, quarante toiles de Picasso,
Matisse, Léger, Braque, Calder, Chagall, Ernst, Giacometti,
Miro… dans la grande chapelle du Palais et, dans le verger
voisin du Pape Urbain V, de concerts de musique française
sous la direction de Roger Désormière.
Cette conjonction des arts ne pouvait que séduire Vilar.
Mais faire une reprise ? Là n’était pas son affaire. Son ambi-
tion était d’arracher la dramaturgie au huis-clos des salles
de Paris, de rompre avec les vieilles conventions scéniques,
de servir la poésie dramatique la plus haute, de lui impri-
mer une plus large respiration, d’amener le public à un
regard nouveau sur l’acte théâtral, d’établir des liens avec
lui. Etait-ce l’occasion que son destin d’homme de théâtre
lui réservait ?
Que l’événement se produisit à Avignon, touchait le médi-
terranéen Vilar, saluant « une ville qui, depuis des siècles,
de par ses monuments et son histoire, sait ce qu’est une
œuvre d’art, le sacrifice qu’elle exige, les inquiétudes et les
épreuves qu’elle impose ». Il y reconnaissait naturellement
le sens de l’héritage qu’il pouvait être appelé à assumer.
Vilar déclina l’invitation de
Meurtre dans la cathédrale
,
mais n’hésita pas à proposer un énorme programme : trois
créations, dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, un
Shakespeare jamais joué en France,
Richard II,
traduit par
un jeune universitaire, Jean-Louis Curtis,
Histoire de Tobie
et Sara
de Paul Claudel dans le verger d’Urbain V et, au
Théâtre municipal,
La Terrasse de midi
d’un auteur récem-
ment révélé, Maurice Clavel.
Zervos ne pouvait qu’agréer, mais il ne disposait pas des
moyens indispensables. Vilar devait s’y attendre et, loin de
se décourager, entreprit de les trouver.
Tâche folle, artistiquement, techniquement, matérielle-
ment, financièrement. Elle témoigne de son engagement
passionné, d’une détermination toujours lucide et de sa maî-
trise dans le quotidien du projet puisque lui et son équipe
seront prêts le 4 septembre au soir.
Un théâtre nouveau entre les
murailles du Palais des Papes
Par
Paul-Louis Mignon
, correspondant de l'Académie des Beaux-Arts
Il restait quatre mois à peine pour aboutir… Troupe nom-
breuse à réunir, autant de costumes à créer, hébergement
des artistes à assurer avec l’appui de personnalités locales
conquises par l’aventure, cantine à organiser qui trouvera
l’accueil chaleureux de la patronne de « L’Auberge de
France »… Répétitions à Paris, travail
technique à Avignon et, d’abord, créer la
structure scénique dans une cour laissée
à l’abandon, au relief tourmenté, avec
une importante cavité à combler.
Toute une journée, avec son assistant,
Maurice Coussonneau, Vilar arpenta la
cour de long en large, recherchant l’en-
droit le meilleur où il pourrait dresser un
grand tréteau et disposer des chaises de
jardin pour le public.
Après avoir éliminé plusieurs solutions, il choisit d’ap-
puyer l’aire de jeu au pied de la façade sud où trois arches
permettraient les entrées et sorties des personnages, avec
des plans inclinés sur les côtés.
Il avait obtenu le total soutien du « Cercle d’échanges
internationaux » animé par une diplomate, Christel d’Or-
njelm, une subvention du Docteur Pons, le maire com-
muniste, et du Conseil municipal, une autre de Jeanne
Laurent, sous-directrice des spectacles aux Beaux-Arts. Le
7
e
bataillon du génie usa de son matériel, madriers, tra-
verses, rails, égalisa le lieu et, sur des tonneaux, monta le
plateau, « un ring aux dimensions de la Cour », lança le
peintre Léon Gischia, chargé de créer les costumes. Pas
de décor construit, le tréteau nu, encadré de quatre mâts
oriflammés, laisserait la poésie de Shakespeare se déployer
librement, pleinement, dans l’imagination du spectateur.
Du Théâtre de Poche à la Cour d’honneur, même fidélité
à l’essence de son art, même économie, même intensité
dans l’expression.
Vilar avait dessiné le plan de la scène, soucieux de respec-
ter ce qui lui apparaissait comme une nécessité architectu-
rale : occuper la moitié de la Cour, répondant à son désir de
réconcilier architecture et poésie dramatique. Qu’attendait-
il ? Que la puissance de l’architecture joue sur l’esprit du
spectacle de
Richard II
.
Le 4 septembre, le spectateur fut saisi par le caractère de
cérémonial dans les évolutions presque dansées des porteurs
d’oriflammes, servants de scène qui introduisaient le jeu,
lequel s’affirmait dans l’apparition des personnages. Chacun
était frappé par la vigueur du dessin et l’éclat des couleurs des
costumes de Gischia. Sur le fond de la muraille, les costumes
composaient en fait le décor de la tragédie, mais un décor
vivant, humain, au gré des mouvements des personnages.
Création toujours, dès ce premier spectacle, Vilar entendait
confier à des peintres et non à des décorateurs demétier, aussi
doués fussent-ils, la création plastique : auprès de Gischia,
Mario Prassinos, Edouard Pignon, Calder, Roger Chastel,
Gustave Singier et le sculpteur Emmanuel Auricoste.
La réussite de Vilar dans la Cour d’honneur du Palais des
Papes aura été exemplaire par les voies nouvelles qu’elle
ouvrait en France, avec le TNP, et dans le monde. Heureux
échange, elle associait le Palais des Papes à la création contem-
poraine et lui conférait une actualité au regard des visiteurs.
Elle a été encore exemplaire dans l’approche personnelle
du monument par Vilar. La représentation terminée, la
création accomplie, le tréteau démonté, aucune dégrada-
tion : la muraille demeurait intacte.
Toute une
journée [...] Vilar
arpenta la cour
de long en large,
recherchant
l’endroit le
meilleur...
Ci-dessus :
La Tragédie du roi Richard II
de Shakespeare, mise en scène
Jean Vilar, création dans la Cour d’honneur du Palais des Papes,
Avignon 1947. (Ici photo de la reprise en 1949).
Photo Mario Atzinger
A droite : dispositf scénique dans la Cour d’honneur du Palais des Papes,
Avignon 1947.
Photos Gouirand © Collection Frédéric Rech
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