Automne 2008 - page 12-13

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D
ossier
L
e Retable d’Issenheim
m’a toujours fasciné,
je peux même dire
qu’il m’obsède et me poursuit
depuis fort longtemps. A plu-
sieurs reprises, j’ai voulu me
confronter à cette puissance,
magnifique et rude image de la
crucifixion, mais j’étais comme
paralysé par l’ampleur du défi
et je n’ai pas cessé de repous-
ser l’échéance. Jusqu’au jour
où, soudain, j’ai réussi à tenir
à distance l’intensité des sen-
timents qui m’étreignaient à la
vue de ce Christ. C’est en fai-
sant abstraction de l’effet émotionnel qui émane de cette
représentation que j’ai pu donner forme au dialogue que
j’entretenais avec elle.
Dans les années 60, j’avais déjà abordé le thème de la cru-
cifixion avec la série de mes
Epouvantails
, où l’on voyait mis
en croix des corps démembrés mêlés à des oiseaux morts,
à des hardes, à des ronces, le tout dressé dans un paysage
déserté. Trente-cinq ans plus tard, je suis revenu, par une
approche plus précise encore, à la même thématique, en
réalisant une suite de tableaux dont la composition ne con-
juguait que deux éléments : un corps dépouillé et le bois du
supplice. Le corps était attaché, cloué ou simplement posé
sur une poutre, dans un espace de feu.
Ma première tentative directement inspirée par l’œuvre
de Grünewald date de 1994. C’est une peinture acrylique
sur papier, une image réduite, concentrée sur le torse, celui-
ci appréhendé, non de face, mais de biais pour créer un
mouvement, une profondeur de champ, presque une mise
en abîme. Cet essai est resté sans suite pendant quelques
années jusqu’à ce que je décide de reprendre cette image,
avec son cadrage initial, en multipliant les matériaux utili-
sés –acrylique, fusain, encre -, et en multipliant les varia-
tions. L’usage de la répétition a fait de ce torse une sorte de
matrice d’où ont surgi des figurations plus ou moins fidèles
à l’original.
Mon attention s’est aussi portée sur d’autres détails du
Retable
qui recèlent, en eux-mêmes, une telle force qu’ils
peuvent être isolés. Je pense évidemment aux mains du Christ
qui sont d’une efficacité, d’une expressivité inouïes. On sent
physiquement, on entend quasiment le cri qui se dégage de
leurs doigts crispés autour de l’énorme clou planté au creux
de chaque paume. Rien que cela, c’est déjà l’atroce problème
de toute la douleur humaine. Car pour moi, c’est l’homme
qui prime, pas le fils de Dieu. L’aspect religieux du sujet ne
m’a jamais concerné. Il s’agit de
la mort, de la souffrance, de la
violence, de ce que l’homme
peut faire à l’homme. Et cela
dans un temps qui semble sans
commencement ni fin puisque
aujourd’hui encore les tour-
ments, les tortures, les agres-
sions perdurent. Impressionné
lui aussi par le
Retable d’Is-
senheim
, le poète Paul Celan a
souligné « la pérennité du mes-
sage de la Crucifixion pour les
contemporains d’un siècle qui
n’a cessé de se dépasser dans
l’horreur ».
En fait, la permanence de ce thème dans l’histoire de
l’art, son omniprésence même, oblige à reconsidérer le lien
entre héritage et création, lien à la fois revendiqué , qui
tient de la citation, mais lien inversé, en ce qu’il s’affran-
chit de toute croyance. Michel Onfray note justement com-
bien désormais la référence à la Crucifixion s’effectue en
dehors du contexte christique, combien « son utilisation est
marquée par la mort et la misère de l’homme sans Dieu ».
C’est pourquoi dans mes tableaux je ne reprends pas sys-
tématiquement les symboles du martyre de Jésus - la plaie
au côté, la couronne d’épines -, j’affirme par là que mon
questionnement n’a souci que de l’homme, de l’homme,
exclusivement.
L’effort principal tend à ne tomber ni dans le piège de
la religiosité ni dans celui de l’anecdote narrative. Et pour
cela Grünewald est un insurpassable modèle. Chez lui,
aucune concession, aucun compromis, aucun accommode-
ment pour, en quelque sorte, adoucir la scène, la faire pas-
ser « sans douleur ». Au contraire, il a la volonté visible de
toucher les gens ordinaires en leur présentant un de leurs
semblables, non pas un être sacralisé mais un simple indi-
vidu, un frère livré au supplice. Vision inoubliable
et
insup-
portable : inoubliable
parce que
insupportable.
Cette vigueur brute, brutale, sans artifice, du
Retable
m’a
d’instinct et d’emblée renvoyé à ma propre mémoire, mes
propres expériences, mon propre rapport à la barbarie et à
la mort. Cela va bien plus loin qu’un intérêt momentané ou
une inspiration passagère, cela déborde le processus de la
création artistique pour témoigner d’un engagement exis-
tentiel. Il me semble que le chef-d’œuvre de Grünewald ne
peut être comparé à quoi que ce soit. J’aime passionnément
la
Sixtine
de Michel-Ange, la
Piétà
d’Avignon, le
Christ
de
Mantegna, ou encore le
Guernica
de Picasso, mais le
Retable
d’Issenheim
, je le garde à part.
Pourquoi Grünewald ?
Par
Vladimir Velickovic
, membre de la section de Peinture
A gauche : Mathias Grünewald (1475/1480-1528), Retable d'Issenheim (détail), Colmar, Musée d'Unterlinden.
Ci-dessus :
Velickovic-Grünewald
, 2003, technique mixte sur papier.
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