Automne 2008 - page 14-15

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D
ossier
A
rrabal pourrait parler pour moi, il écrit, moi je fais des
photographies. Mes dernières recherches utilisent la
technique de la surimpression en couleur, faite dans
l’appareil au gré du hasard : je photographie une femme
ou plusieurs, nues, dans un environnement déterminé, et
ensuite je garde le film sans le développer, en ayant toute-
fois pris soin de faire une marque au début de l’enclenche-
ment du film qui me sert de repérage pour la seconde étape.
Je vais alors dans des musées (ceux où l’on peut photogra-
phier sans demande particulière), et je recommence. Il y a
certes beaucoup de déchets, mais lorsque ça marche, je suis
le premier surpris et dois décider d’une sélection sévère.
Le problème est que je crains que ça ne devienne le
Chef-
d’œuvre inconnu
de Balzac...mais chaque femme qui pose
et chaque tableau interrogé m’apportent de telles surprises
que je vais toujours de l’avant. Techniquement ce n’est pas
très compliqué : il suffit de sous-exposer d’un diaphragme
chaque prise de vue, mais il faut toutefois être apte à pho-
tographier à petite vitesse, entre 1/4 et 1/15
e
de seconde,
sans trépied et sans lumière additionnelle, en utilisant une
pellicule couleur lumière du jour de 100 ASA.
L’idée m’est venue de partir des différentes
Tentations
de Saint Antoine
(celles de Grünewald et Bosch en parti-
culier), mais d’aller au cœur du problème en révélant les
visions lubriques de Saint Antoine. Parfois je dévie, bien
sûr, et le fait qu’une femme nue se trouve ainsi confron-
tée à des tableaux religieux m’a fait penser à la dernière
offrande de Marie-Madeleine à Jésus. On l’aura compris,
cette aventure me conduira je ne sais où, peut être même
en prison pour iconoclastie, mais je m’acharne et regrette
qu’on ne puisse plus photographier au Louvre où se trou-
vent tant de belles œuvres qui m’ont déjà fort heureuse-
ment inspiré dans le passé. Les musées les plus riches
sont en Belgique et en Allemagne, et aux Etats-Unis, le
Metropolitan de New York et le Art Institute de Chicago.
Le fait d’utiliser une pellicule « lumière du jour » lorsque je
photographie en lumière artificielle dans les musées modi-
fie la température de couleur et crée de nouvelles courbes
de couleur qui sont parfois différentes des couleurs ini-
tiales du tableau, mais cela me semble enrichissant ; je ne
suis pas là pour faire une copie conforme du tableau, mais
pour en prendre des détails qui me paraissent aptes à se
conjuguer, à prolonger ou à s’opposer au modèle qui est
déjà sur le film. C’est aussi une manière de faire comme
le disait Picasso : « La Peinture est plus forte que moi, elle
me fait faire ce qu’elle veut ». Désormais c’est le médium
qui fait son travail dans la boîte magique.
Tentative de variations sur les
Tentations de Saint Antoine
Par
Lucien Clergue
, membre de la section de Photographie
Clergue, avec des tableaux
de musées et des muses,
drape de stupeur son
innocence et de méditation
sa spontanéité.
Arrabal, extrait de
Muses et Musées
in
catalogue de la Galerie
Patrice Trigano, Paris mars 2007
A droite : Lucien Clergue,
Les crucifiés de New York, Nancy - NY
Ci-dessus : Mathias Grünewald (1475/1480-1528), Retable d'Issenheim,
La Tentation de Saint Antoine
(détail).Colmar, Musée d'Unterlinden.
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