Automne 2008 - page 16-17

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ossier
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ous sommes perpétuellement confrontés à ces deux
notions en sens contraire : la création, très fragile,
constamment en quête d’identité, et l’héritage évi-
dent qui s’impose à elle. Le poids du passé en concurrence
avec la vitalité du présent. Mais comme dans toute idéolo-
gie, il peut y avoir des éléments belliqueux qui prospèrent
et trouvent dans de nouvelles boutures un moyen de faire
propager cette misère. Comme des plaques géologiques,
nous tombons régulièrement dans des zones de turbulences.
Période d’introspection qui entraîne le regard vers un souter-
rain, Ô combien a priori fertile, mais qui, soit par trop de nar-
cissisme, soit par une perte de repère, nous plonge dans un
puits où la complaisance du nihilisme devient une fin en soi.
Tendance à mettre tout l’intérêt sur « l’actant », c’est-à-dire
que l’artiste supplante l’œuvre, et que l’évènementiel devient
l’intérêt principal. L’œuvre mise au second plan finit par per-
dre sa substance de création comme legs à l’autre. L’art se
désacralise au point que la transmission est abandonnée.
Mais heureusement l’être humain finit par s’y ennuyer et
rebondit vers d’autres courants… Après un temps mort, le
calme et la culture permettent à l’œuvre de s’exprimer à
nouveau abondamment et en toute liberté.
La création artistique de notre époque est bénéficiaire de
cerveaux très brillants qui révolutionnent le monde de la
science et de la technologie et nous permettent un saut vers
l’inconnu comme nous n’en avons pas eu depuis des siè-
cles. C’est un monde fabuleux auquel peu de personnes ont
accès. D’une telle richesse d’inventions labyrinthiques que
nous ne pouvons en suivre tous les progrès constants, pau-
vres ignorants que nous sommes de cet univers complexe
et multiple.
Que devient alors la création artistique dans cette mou-
vance ? Elle essaie de suivre. Nous savons qu’une forme en
chasse une autre. Dans le passé, la peinture s’est trouvée
concurrencée par le travail de la photo. Pourtant rien n’éga-
lera la qualité d’un beau tableau.
Mais la machine évolutive broie sur son passage toute
considération. C’est la marche du temps implacable et
sûre d’elle.
Il n’empêche quelque accident heureux. La syncope
pour mieux sauter : une œuvre s’inspirant du passé par un
regard original, nourrie d’une émotion personnelle don-
nant à une création au présent un sentiment d’intempora-
lité ; comme d’un écheveau, tirer quelques fils de soie et
faire œuvre singulière.
Mais en règle générale, notre invention dans l’art est
subordonnée au support dont elle se sert, qui lui est somme
toute presque imposé par les innovations du temps.
Malgré l’héritage somptueux de notre passé, les artistes
de notre temps ont du mal amorcer une empreinte avec
les moyens modernes qui lui font face. Ce monde virtuel
difficile à maîtriser encore dans le champ d’une expression
personnelle. C’est pourquoi il est à la mode de produire une
œuvre collective, comme si le nombre pouvait cacher l’in-
digence. Mais la maîtrise viendra sûrement avec le temps :
comme pour le cinéma par le passé ou la musique, quand
elle a découvert l’acoustique.
Mais que deviendront la peinture et la sculpture face à la
palette graphique et aux projections 3D de l’électronique, et
à ses composants inscrits pour la recherche médicale sur le
corps humain et qui trente ans avant, auraient fait, s’il les
avait peints lui-même, la joie d’un peintre expressionniste ?
Le virtuel dévore les formes et les couleurs. Poids et
substance sont anéantis par son organisation qui dialogue
avec l’éphémère. Cela fait partie du jeu créatif. Il faut pou-
voir l’accepter.
Heureusement, derrière l’apprenti sorcier, il y a le génie
humain qui galope avec ses inventions et qui permet ces
transformations. Le temps s’em-
balle pourrait-on dire. Mais c’est
tant mieux, courons aussi. Gardons
la tête froide et le cœur chaud.
Si nous regardons en arrière,
nous avons fait des merveilles, et
sans tuer nos pères, nous avons
devant nous l’excellence et certainement la beauté.
L’empreinte des temps et des cultures du bout du monde
se conjugue avec nos sensibilités diverses : un film de
science-fiction est bien souvent un condensé de nos mythes
ancestraux et cela rassure. On garde nos valeurs dans une
atmosphère bionique. Le passé, lui, est en perpétuelle mou-
vance. Il vient, il s’absente. Il nous enivre puis disparaît un
moment. Son souffle nous magnétise car son passage fait
l’effet d’un mirage et sa possession trop virtuelle impossi-
ble, car nous portons qu’on le veuille ou non le fruit de ces
existences disparues. Derrière une œuvre d’art, il y a une
main, un regard, une émotion souvent intense. Un émer-
veillement d’une tragique beauté. Le parfum de ces œuvres
nous renvoie au mystère du don. Ces cadeaux ensemencent
nos pensées, pouvant devenir la nourriture de notre imagi-
naire de l’instant.
Par ricochet, de siècles en siècles, les œuvres se répon-
dent. Exemple : le
Macbeth
de Shakespeare devient au
cinéma
Le château de l'araignée
de Kurosawa ; la sensibilité
de l’Anglais fusionne là avec celle de la culture nippone :
l’image de la scène finale du samouraï descendant les mar-
ches de son château hanté, le corps criblé d’épées, clownes-
que dans sa volonté de garder malgré tout l’équilibre, est un
condensé de la pensée chère à Shakespeare sur la vacuité
humaine, mais la plastique spectaculaire est ici enrichie par
le goût très caractéristique de la mythologie japonaise pour
l’absolutisme, le sens glorieux du tragique, donnant ainsi au
personnage principal l’impression qu’il est le héros de sa
propre mort et non pas sa victime.
Voilà bien un mariage heureux sur l’échange artistique
d’une culture à l’autre.
L’attitude est plus délicate quand on se mesure à notre
patrimoine. Quelle attitude avoir en tant que créateur face
aux chef-d’œuvres de notre histoire ? Plus cela est gran-
diose, plus l’acceptation est difficile. Exemple, pour un
jeune architecte, doit-il oublier la perfection de nos cathé-
drales ou peut-il encore s’en inspirer pour un complexe
urbain ? Est-ce une question incongrue ? Ou l’originalité
viendrait-elle justement par cela ?
La création, cet objet de foi, n’a de nom sans réflexion
humaine. Elle tend vers la liberté d’avoir son propre souffle,
et nous émerveille par son énergie vitale. Accepter l’inconnu
est exaltant car il est fait de tant d’ivresses anciennes !
Cela ressemble à ce chaînon dansant qui nous entraîne
on ne sait où, un peu comme cette farandole anglaise où la
poignée de main, d’un danseur à l’autre, permet la rotation
du corps et la marche en avant…
Par ricochet,
de siècles en
siècles, les
œuvres se
répondent.
A gauche : Brigitte Terzieff,
Encre
, 2008.
Gardons la tête froide et le cœur chaud
Par
Brigitte Terziev
, membre de la section de Sculpture
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