Automne_2002 - page 6

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La Lettre :
L’orgue de Notre-Dame de Paris est réputé
dans le monde entier. Quelle est l’histoire de cet
instrument ?
Olivier Latry : Cet orgue a une longue histoire, puisque la
première tribune, sur laquelle il repose, date de 1402. Elle a été
construite spécialement en forme d’ogive pour accueillir l’instru-
ment construit par Frédéric Schambantz. Cet orgue est resté
pratiquement intact jusqu’au début du XVII e siècle, où Valéran
De Héman, un facteur célèbre à l’époque, l’a restauré de
1608 à 1610, ajoutant un deuxième, puis un troisième clavier en
supprimant, pour le placer, le pédalier et sa mécanique. En 1733,
l’orgue a connu une autre restauration très importante, par Pierre
Thierry qui a restitué le pédalier et remplacé l’ensemble du
buffet par celui qui s’y trouve actuellement. Une
troisième restauration a été faite par François-
Henri Clicquot, un autre facteur célèbre, juste
avant la Révolution de 1789. La structure inté-
rieure de l’orgue est d’Aristide Cavaillé-Coll, un
inventeur extrêmement renommé, qui a breveté
des machines et instruments divers, comme la scie
circulaire, et à qui on doit la construction ou la
restauration de nombreux orgues en France,
comme ceux de Saint-Sulpice, de Sainte-Clotilde,
de la Madeleine, du Sacré-Cœur… La dernière
restauration importante de l’instrument date d’une
dizaine d’années, où on a ajouté à la mécanique
de Cavaillé-Coll un système informatique qui permet de mémo-
riser un grand nombre de combinaisons de jeux, et même d’enre-
gistrer l’orgue pour le faire ensuite jouer sans organiste, à l’aide
d’un système MIDI.
La Lettre :
En quoi cet orgue est-il à la fois moderne
et traditionnel ?
O. L. : L’orgue original de Cavaillé-Coll est une superbe
machine, génialement faite, mais naturellement du XIX e siècle.
Tel qu’il est aménagé avec le système informatique, cet instru-
ment permet de transcender la palette sonore de Cavaillé-Coll,
conçue à l’époque pour un certain type de répertoire.
Aujourd’hui, les mentalités ont changé, la musique d’église a
connu d’autres développements, les musiciens se positionnent
autrement. Des compositeurs comme Olivier Messiaen, Jean
Guillou ou Jean-Louis Florentz ont aussi fait évoluer l’instru-
ment en fonction de leurs propres conceptions musicales.
La Lettre :
Vous qui jouez sur les orgues du monde
entier, quelles qualités particulières reconnaissez-
vous à celui de Notre-Dame de Paris ?
O. L. : D’abord sa très grande chaleur sonore, sa musicalité
exceptionnelle. C’est vraiment un instrument qui transcende la
musique, par la qualité des timbres. Il est évidemment très bien
servi par la qualité acoustique de la cathédrale. C’est aussi un
des traits de génie de Cavaillé-Coll, qui ne construisait pas un
instrument dans l’absolu mais pour un lieu, en tenant compte
de son acoustique spécifique. Où que l’on se place dans la cathé-
drale, on a l’impression d’être enveloppé par le son de l’instru-
ment. A la même époque, avec les mêmes matériaux de base,
Cavaillé-Coll a construit les orgues de Saint-Ouen de Rouen,
une abbatiale gothique, et de Saint-Sernin de Toulouse, une
église romane : ce sont des instruments totalement différents !
C’est fabuleux de pouvoir se remettre en question à ce point en
fonction des paramètres.
La Lettre :
Le plus souvent l’organiste est caché en
haut de l’église, derrière le buffet de son instrument,
mais parfois il joue sur une console en bas, parmi le
public. Que pensez-vous de ces deux pratiques ?
O. L. : Il ne faut pas nier que nous vivons dans un siècle de
communication : tout passe par l’image. Auparavant, l’orgue était
censé évoquer la voix des anges, on ne devait donc pas aperce-
voir l’organiste qui se mettait humblement au service de la
liturgie. C’est bien entendu toujours le cas dans
le cadre des offices religieux. Mais lorsqu’il s’agit
d’un concert, le public souhaite généralement voir
le musicien. La plupart des festivals d’orgue,
comme celui de Toulouse, ont bien compris ce
phénomène et proposent des retransmissions sur
grand écran de l’organiste s’il est caché à la vue.
Je crois que cette évolution est irréversible, dans
le cadre du concert bien sûr. C’est le problème de
la double utilisation de l’orgue, instrument à la fois
musical et liturgique.
La Lettre :
D’où vient l’orgue ?
O. L. : L’orgue est d’origine grecque, son nom vient d’
“organon” qui signifie “machine”. Sa première fonction était
païenne, puisqu’il accompagnait la mort des gladiateurs dans les
jeux du cirque. Au départ, c’était l’instrument du diable, il n’était
pas question qu’il puisse servir le culte. Ce n’est que plus tard
qu’il est entré, par les monastères, dans le milieu clérical et qu’il
s’est imposé, du Moyen-âge à la Renaissance.
La Lettre :
Pourquoi aimez-vous l’orgue ?
O. L. : J’ai commencé par jouer du piano et je me suis mis à
l’orgue à l’âge de douze ans. J’étais très attiré par cet instrument,
par l’immensité de sa palette sonore : il peut être à la fois très
doux et très puissant, très grave et très aigu… C’est un instru-
ment de contrastes, aux possibilités multiples. Mais c’est un instru-
ment froid : le son est inerte, il n’y a pas de possibilité de
vibration du son, à l’instar du violon par exemple, pas de nuance
possible une fois le son émis. Il faut donc contourner ce problème,
rendre l’orgue expressif par d’autres moyens, notamment par la
durée et par la tension, lui redonner de la sensibilité et de
l’émotion. Son abord est difficile, par rapport au piano ou au
violon, qui laissent immédiatement une plus grande place à l’inter-
prétation. Avec l’orgue, le chemin est plus ardu, mais la récom-
pense magnifique.
La récompense
magnifique
Rencontre avec Olivier Latry, organiste à Notre-Dame de Paris,
lauréat du Prix Simone et Cino Del Duca 2000.
L’O
rgue
(suite)
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(Notre-Dame de Paris).
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