Automne_2003 - page 4

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Architecture et patrimoine
(suite)
Par
Yves Boiret
,
membre de la section d’Architecture
de l’Académie des Beaux-Arts
Par
Jean-Marie Duthilleul
,
ingénieur-architecte
des conflits d’intérêts entre passé prolongé et futur naissant ?
L’arbitrage entre sauvegarde et création déroute, désoriente par-
fois et ne fait pas l’objet d’une admiration unanime du public.
En effet une conscience documentée du patrimoine peut
accroître l’hésitation devant les formes neuves qui peuvent appa-
raître subversives par rapport au patrimoine.
Mais à l’inverse,
l’immense richesse patrimoniale comporte de tels élans et de
telles possibilités qu’elles peuvent entraîner des pesanteurs pour
la création : il faut savoir les affronter.
En réalité, l’enjeu n’est pas le changement pour le change-
ment mais une volonté de communication entre cultures chez
ceux qui entendent se démarquer,
mais dans la complémenta-
rité.
Heureusement, nous observons qu’à notre époque, dans
toutes les formes de l’expression humaine, la création a été, par
définition, une remise en cause de ce qui préexistait : la musique,
la peinture, la sculpture, l’écriture ont été, d’une certaine façon,
révolutionnaires, parfois choquantes mais finalement acceptées.
Certes, il est incontestable que la continuité s’est brisée dans la
plupart des domaines, lorsque la vocation a changé ; sa traduc-
tion créative ne doit-elle pas licitement évoluer ? Or, si l’héri-
tage bâti n’est plus fonctionnellement ce qu’il représentait par
son usage, il procure toujours, par son histoire et par le dialogue
qu’il provoque, un témoignage précieux. Ce qu’il exige, c’est
le face à face entre ses conservateurs et les créateurs contem-
porains qui l’acceptent en vue d’enrichir les œuvres par leurs
recherches, afin qu’elles se situent dans une chaîne de création
dont on souhaite qu’elle ne se brise pas, faute d’une connais-
sance profonde de la valeur du patrimoine et de ferveur à son
endroit. Si la modernité parvient à considérer le patrimoine, non
comme un retour en arrière,
mais comme une référence à la
mémoire créative et comme un recours à un ressourcement,
l’équilibre harmonieux entre la place du patrimoine et celle de
la création architecturale sera assuré.
L
e patrimoine bâti est un héritage qui ne cesse de
s’accroître par l’annexion permanente de nouveaux biens,
par l’élargissement du cadre chronologique qui le consti-
tue et celui des aires géographiques à l’intérieur desquelles ces
biens s’inscrivent. Cela entraîne des conséquences importantes :
pour perdurer, toute création architecturale aura recours à l’acte
de conservation, et donc à un arbitrage matériel et affectif entre
passé et avenir. Cela relève d’une assurance de solidarité entre
générations. Plusieurs comportements peuvent alors se mani-
fester : pour les uns, l’ancien serait ce qu’il faut dépasser pour
assurer au progrès une libre carrière. Pour d’autres, le senti-
ment ressenti pour le passé doit être celui d’un enracinement
de nos modernités dans une continuité. Encore faut-il traiter de
telles perspectives d’avenir en y favorisant la complémentarité
des formes dans la pratique d’une communication qui s’oriente
vers deux voies possibles : garantir le rôle provoqué par la conser-
vation grâce à un enseignement adapté qui s’impose ; lui donner
la possibilité de générer de l’inédit, si l’on ne veut pas que l’héri-
tage reste figé car s’il engendre l’inertie, il aboutit à l’épuise-
ment par manque d’intérêt, à l’absence d’entretien qui annonce
l’abandon et, à terme, la disparition.
Vivre une conservation dynamique est une façon de la pro-
longer. Encore faut-il en obtenir les moyens. Une autre position
appelle une réponse à l’interrogation suivante : comment éviter
T
out est à inventer, et en même temps tout est déjà en
place. Voilà le paradoxe de tout projet d’adaptation d’un
bâtiment ancien à un usage actuel.
Tout est déjà là lorsque par exemple il s’agit de repenser la
gare du Nord à Paris, 120 ans après sa construction, pour y
accueillir les foules d’Europe du Nord qui y débarqueront par
les TGV.
Hittorf a posé là une œuvre complète : la gare du Nord
a été “terminée” en 1864 dit-on,
mais en fait c’est d’un départ
qu’il s’agissait. Le départ pour l’histoire, comme toutes les
constructions des hommes. Lorsqu’on intervient sur une telle
construction, il faut avoir bien conscience que l’on écrit une page
de plus d’un ouvrage commencé par un autre et que d’autres
poursuivront. Ce qui incite à l’humilité, comme à l’ambition.
Pour continuer l’ouvrage, il faut le connaître, et rentrer en
dialogue à travers le temps avec son auteur d’origine.
Quelle
émotion lorsqu’on lit à travers les pierres, les poutres et les
planches assemblées, la pensée de celui qui, pour la première
fois, les a ordonnées dans l’espace. Ce premier auteur devient
alors tellement présent qu’il vient comme nous accompagner
dans notre travail d’actualisation.
L’intelligence ne passe pas, elle parle à travers les siècles. Il faut
donc rentrer dans l’intelligence du bâtiment et impliquer cette
intelligence dans l’intervention d’aujourd’hui. Ainsi de cette gare
du Nord : lorsque nous avons élucidé comment la trame de 10 m,
comme pour toutes les gares de Paris – éloge au tout premier sys-
tème métrique ? – était divisée ici par 12, là par 15 pour compo-
ser les ouvertures,
mettre en place les chevrons ou les voliges
ou donner leurs dimensions aux pilastres, nous avons trouvé la clé
de notre intervention. Tout bâtiment, comme une musique, a un
rythme. Qu’il soit régulier ou syncopé, il sous tend la composition.
On ne peut prolonger l’œuvre dans l’histoire en rupture avec ce
rythme : le faire c’est blesser, et parfois tuer, l’œuvre.
Nous l’avons bien vu, toujours sur cette gare du Nord, lorsque
nous avons travaillé sur sa partie Est à démêler l’inénarrable éche-
veau de couloirs, escaliers, salles souterraines et même par-
king, bricolés pendant un siècle en prolongement de l’œuvre
d’Hittorf. Cet enchevêtrement n’avait tenu aucun compte de la
simple logique dimensionnelle d’Hittorf : c’était comme une
Une complicité
à travers le temps
Quelques réflexions, à partir d’un
travail sur la gare du Nord à Paris.
Place du patrimoine face à la création architecturale
Ci-contre : la gare du Nord dans sa
nouvelle configuration.
énorme maladie entraînant dans son malheur et les pierres et les
hommes. Il a fallu casser, réordonner, et rebâtir, en 10/12 e bien
sûr, pour redonner d’abord la dignité, et peut être la vie. Nous
appelions cela “remettre la gare sur les rails de l’histoire”, c’était
notre humble ambition. Nous pensions toujours à Jacques Ignace
Hittorf en nous disant : que ferait-il s’il était à notre place ?
Aménager une gare, comme une église ou une maison, ne peut
se faire sans écouter l’auteur d’origine qui nous parle à travers
le bâtiment. L’architecture n’est-elle pas aussi un art de
l’écoute ? Ainsi s’établit à travers le temps en un lieu donné
comme une chaîne, un passage de relais complice, entre tous
ceux qui sont chargés de construire pour leur époque en ce lieu.
Cette complicité à travers le temps est sans doute une des valeurs
de ce qu’on appelle une civilisation.
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