Automne_2003 - page 6

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Architecture et patrimoine
(suite)
celle de l’adaptation à des fonctions muséales dont la logique peut
être divergente. C’est ici que s’impose l’ardente obligation de pro-
gresser, donc d’associer les talents de l’architecte, respectueux de
l’esprit du lieu, ouvert et inventif, à ceux du conservateur dont le
projet muséographique doit prendre en compte une volonté com-
mune de ne pas torturer l’édifice. Leur entente peut et doit
permettre de véritables réussites.
1 Conservateur en chef du musée national du château de Pau (1980-
1988) ; directeur du musée de l’armée (1992-1998) ; directeur des musées
nationaux et du domaine des châteaux de Compiègne et de Blérancourt ;
directeur du musée national des deux victoires Clemenceau-de Lattre à
Mouilleron-en-Pareds (Vendée), depuis 1974.
2 Pendant les premières décennies de la Troisième République, ils ont
continué, de manière épisodique, à accueillir des chefs d’Etat. Citons le
président Carnot à Pau en 1899, le tsar Nicolas II et le Président Loubet à
Compiègne en 1901.
3 A Compiègne ce n’est qu’en 1998 que ces deux éléments ont
heureusement été placés sous une même direction, sous la double tutelle
de la direction des musées de France et de la direction de l’architecture et
du patrimoine.
en compte ! Mais, si dans les châteaux-musées évoqués plus
haut se pose le problème de l’adaptation aux fonctions pour les-
quelles ils n’ont pas été construits (accueil du public, accès des
handicapés,
mesures de sécurité, éclairage, chauffage,...), com-
bien plus grandes sont les difficultés dans un édifice monumen-
tal qui poursuit sa mission et continue à avoir des usages multiples.
Pour ne parler que du musée de l’armée et des espaces qui sont
placés sous sa responsabilité, dont les moindres ne sont pas l’église,
dôme et église dite “des soldats”, voire le salon d’honneur et les
anciens réfectoires, comment concilier patrimoine, architecture
et muséographie ? C’est là que peuvent naître des tensions entre
les impératifs de conservation architecturale, parfois malmenés
au cours des temps, et les souhaits d’une adaptation muséogra-
phique.
Des arbitrages doivent être rendus, parfois des compro-
mis trouvés qui demandent compréhension de l’architecte et désirs
raisonnables du conservateur de musée. Il faut qu’un patrimoine,
celui de l’édifice et de son histoire, fasse bon ménage avec un autre
patrimoine tout aussi légitime, celui des collections du musée,
dont on sait que, si sa présentation, pour ne pas dire sa scénogra-
phie, ne s’adapte pas au public d’aujourd’hui, son déclin sera iné-
luctable. Certes il est difficile d’imaginer les invalides du
XVIII e siècle dans les espaces aujourd’hui dévolus à la Seconde
guerre mondiale inaugurés le 18 juin 2000,
mais l’étaient-ils
plus lorsque la direction centrale des services de santé des armées
les occupait précédemment ? Quant à la construction, sous la cour
d’Austerlitz, d’un auditorium inauguré en 1998, elle démontre que
le dialogue entre architectes, responsables de la conservation du
patrimoine et responsables de musée peut être créatif et efficace.
Il est en revanche un lieu qui, sans doute, pourrait, voire devrait,
retrouver pleinement sa vocation historique et patrimoniale. Je
pense à l’église du Dôme, église toujours consacrée, “panthéon
militaire de la France”, lieu de sépulture de souverains, adapté au
XIX e siècle à cet usage, usage conservé au XX e siècle avec
celles des maréchaux Foch et Lyautey. Sa nature même, si emblé-
matique, est-elle compatible avec une utilisation en salle
d’exposition ? Beaucoup pensent le contraire.
De même dans un
esprit de restitution ne serait-il pas intéressant de donner une
place plus grande à l’histoire des invalides en restituant l’un des
quatre réfectoires des soldats ? Outre une meilleure compréhen-
sion de la vocation première de l’hôtel et de son fonctionnement,
cette restitution particulièrement facile à réaliser offrirait un espace
nouveau, peu fragile, permettant réunions et réceptions, source
éventuelle de revenus pour le musée.
Ces quelques observations montrent, s’il en était besoin, l’impé-
rieuse nécessité d’un dialogue constant et d’une réflexion com-
mune entre l’architecte et l’ “utilisateur” du monument, en l’occur-
rence le conservateur de musée et, en définitive, le public. La
tâche est sans doute plus aisée dans des lieux dont la vocation prin-
cipale est claire. C’est le cas pour Pau et Compiègne, châteaux-
résidences devenus, en quelque sorte et tout à la fois,
musées d’art,
musées d’histoire,
musées de société, témoins du goût et de la
manière de vivre des souverains et de la cour, et qui appartien-
nent pleinement à notre patrimoine national. L’approche géné-
rale de la restauration peut y trouver plus facilement sa définition,
même si, parfois, des nécessités muséographiques (ces châteaux
comportent aussi des musées au sens plus traditionnel du terme),
ou d’accueil du public, imposent de rechercher, ensemble, des
solutions adéquates.
Mais il est combien plus délicat de trouver,
dans le cas des Invalides, le
modus vivendi
indispensable entre
deux vocations légitimes, celle de la préservation patrimoniale et
les belles maisons crasseuses du Marais sans imaginer un instant
qu’ils pourraient y vivre. On aurait pu, à cette date, leur deman-
der ce qu’ils pensaient de leurs immeubles néoclassiques ou hauss-
manniens, de leurs façades, de leurs escaliers. De simples machines
à vivre, ou de vraies architectures ? Le patrimoine, à cette époque,
répondait à l’adage “Nul n’est prophète en son pays”. Voyager,
sortir de chez soi pour le rencontrer, c’était la règle,
mais on ne
songeait pas à le trouver à sa porte.
A Lyon, la défense du quartier Saint-Jean, à Paris celle du Marais
puis celle, bien plus difficile, du quartier des Halles, ont permis
de faire évoluer sensiblement les mentalités et d’ouvrir le champ
à l’imagination. Relayée par la presse, la radio et la télévision, la
bataille menée pour le respect du patrimoine urbain dans le pro-
gramme de restructuration du territoire occupé par le grand marché
central promis à l’évacuation (à Rungis le 1er mars 1969), projet
spectaculaire qui impliquait à la fois l’Etat et la Ville, permit d’inté-
resser pour la première fois la population tout entière à une
opération de sauvegarde. L’événement dépassait par son impact
médiatique la création des premiers secteurs sauvegardés par la
loi
Malraux de 1962. On pouvait aller sur place pour juger du bien
fondé des arguments des uns et des autres, on s’y rendit encore
des années après pour regarder le “trou des Halles”.
Avec Michel Fleury et Jacques de Sacy, nous avions décidé
d’apporter aux Parisiens les éléments nécessaires pour juger du
débat. Après un inventaire systématique de tous les immeubles du
périmètre concerné, les résultats de la campagne photographique
qui avait suivi furent utilisés pour l’organisation d’une exposition
L
a défense des quartiers anciens a souvent permis de consta-
ter qu’un grand nombre de leurs habitants, confrontés aux
difficiles conditions de logement dans des immeubles sou-
vent vétustes, n’étaient pas en mesure de regarder et d’apprécier
leur maison sur des critères d’architecture et d’environnement .
Mais l’observation est générale, où que l’on habite. Il était
facile d’ironiser, dans les années 1960, sur les bons bourgeois des
quartiers riches de l’ouest parisien qui venaient s’extasier sur
Voir l’architecture
Découvrir le patrimoine
Par
Jean-Pierre Babelon
,
membre de l’Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres
ouverte à tous,
montée dans une salle de foyer paroissial prêtée
pour l’occasion, rue Montorgueil, et transférée ensuite au cloître
des Billettes, dans le Marais 1 . Le succès répondit à notre
attente et justifia l’édition d’un livre-album. Pour les habitants du
quartier, certains découvraient, en les regardant pour la première
fois d’un œil nouveau, grâce à la médiation de la photographie, les
qualités de leur maison et de leur environnement immédiat. Ils
étaient donc concernés. L’appel est toujours lancé, aujourd’hui
comme hier : apprendre à regarder, aiguiser la deuxième, la troi-
sième vue, après avoir épuisé la première, celle du quotidien.
L’opération ainsi menée avait d’abord, du côté de ses acteurs,
un aspect archéologique : la plus vieille maison, le vestige de
façade, l’escalier de bois ou de fer forgé,
mais nous voulions aussi
aller plus loin et distinguer la qualité intrinsèque de ces immeubles
du XVI e et surtout des XVII e et XVIII e siècles, apprécier
l’ensemble homogène qu’ils constituaient et la qualité du paysage
urbain ainsi défini.
De très belles compositions s’imposaient à
l’admiration, comme l’immeuble qui occupe l’angle de la rue Saint-
Honoré et de la rue des Prouvaires, pour n’en citer qu’un.
Le XIX e siècle, le grand XIX e , avait échappé à cette campagne
de mobilisation. On s’en aperçut trop tard, une fois sa condam-
nation prononcée : le chef-d’œuvre du quartier, c’était les Halles
de Baltard. Ici le geste de la création architecturale dépassait évi-
demment l’harmonieux bâti domestique des siècles passés. L’archi-
tecte avait élevé le programme d’un marché couvert au niveau de
la cathédrale, et l’image n’est pas outrancière, quand on se sou-
vient de la vue que l’on prenait de l’église Saint-Eustache en la
regardant sous la haute voûte de fonte et de fer qui réunissait dans
l’axe nord-sud les groupes de pavillons.
Victor Baltard avait édifié là pour l’équipement de la ville hauss-
mannienne une création magistrale que son usage quotidien,
diurne et nocturne, avait paradoxalement empêché d’apprécier à
sa juste valeur. C’est le départ des grossistes, le vide et le
silence qui s’installèrent brusquement dans cet espace de cris et
de bousculades, de couleurs et d’odeurs si fortes, qui amena à
regarder, enfin, l’immense complexe. Il en prenait soudain un
aspect solennel. On eut beau y jouer
l’Orlando Furioso
pour prou-
ver ses qualités plastiques bien adaptées au grand spectacle, le
sort des Halles était scellé, et la décision irrévocablement prise
de les démolir. Les grands architectes français et étrangers s’étaient
mobilisés tardivement devant le fait accompli, et en 1969, peu
avant de mourir,
Mies Van Der Rohe avait tenu à s’exprimer pour
la défense de Baltard : “Je soutiens entièrement le principe de la
conservation des pavillons des Halles, ils sont le symbole de l’âge
d’or des techniques de construction française”. Il était trop
tard, le XIX e siècle commençait seulement à sortir de l’ombre, et
le nouveau regard sur ses plus belles productions n’avait pas eu
le temps de s’imposer, ni à l’opinion, ni aux décideurs.
1
Voir notre article “La défense des quartiers de Paris. Le Marais et la
Bataille des Halles”,
100 ans au service du patrimoine. 1901-2001,
colloque sur le centenaire de la Société pour la protection des paysages et
de l’esthétique de la France, 26 janvier 2001, p. 17-24.
En haut : les Halles de Baltard, lithographie de J. Arnout
d’après Félix Benoist, 1863.
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