Automne_2003 - page 7

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J
ean-Jacques Aillagon
:
Deux questions me paraissent
importantes : tout d’abord, la question de la relation
entre l’État et toutes les autres forces politiques, écono-
miques, sociales, dans le projet de développement culturel de
notre pays ; et celle, plus particulière, de la part que prend votre
compagnie dans ce mouvement.
Sur la première question, il convient d’emblée, à mes yeux,
de distinguer entre la réalité et la représentation mythique ou
mythologique que nous pouvons avoir du rôle de l’État dans
le domaine de la culture.
Quelle est la réalité ? L’analyse que je fais est la suivante. Si
l’État agit, et de façon importante, en faveur du développement
de la culture, il n’est pas le seul à le faire. Par exemple, les col-
lectivités locales, notamment les communes, pren-
nent une part de plus en plus importante au déve-
loppement culturel de notre pays. C’est sans doute
l’un des faits majeurs qui a caractérisé, au cours des
trente ou quarante dernières années, l’évolution de
notre paysage. Souvent, j’observe que si les collec-
tivités locales cessaient d’être les soutiens des ensei-
gnements artistiques, ce sont ces enseignements tout
entiers qui s’effondreraient. Les concours financiers
de l’État en faveur de l’enseignement de la musique ne s’élèvent
qu’à environ 10 % des budgets nécessaires à son fonctionnement.
Le corps social, également, prend une part importante à ce
développement culturel, à travers notamment un réseau tout par-
ticulièrement dense d’associations et de fondations. Il y a, à vrai
dire, plus d’associations que de fondations, parce que les fonda-
tions sont une réalité encore trop frêle dans notre pays […].
L’activité industrielle et commerciale y tient enfin une part
essentielle à travers ce que l’on nomme désormais les industries
culturelles : le cinéma, l’édition (l’édition phonographique, la
production audiovisuelle, la production cinématographique) et
toute l’activité d’exploitation des biens ou des œuvres ainsi pro-
duites (les salles de cinéma, les salles de concerts, les salles de
spectacles, les librairies). On a trop peu pris la mesure, dans notre
pays, de l’importance des industries culturelles.
On a fini par
Actualités
s’imaginer que la culture était uniquement la production de spec-
tacles vivants. Naturellement, le spectacle vivant est une activité
culturelle nécessaire,
mais n’oublions pas qu’une bonne partie
de la vie culturelle de notre pays procède des productions des
industries culturelles et de la mise sur le marché de ces pro-
ductions. Par exemple, selon la dernière statistique dont nous dis-
posons, le cinéma a enregistré, en 2002, 185 millions d’entrées,
ce qui en fait la principale pratique culturelle des Français.
Dans d’autres pays, on a pris la mesure de l’importance de ces
industries culturelles, notamment aux Etats-Unis d’Amérique.
C’est ce qui explique la pugnacité des États-Unis dans toutes les
négociations de l’Organisation mondiale du commerce et leur
demande incessante de libéralisation. Ils savent très bien la puis-
sance économique,
mais aussi culturelle et politique,
que donne la diffusion des productions des industries
culturelles. L’industrie cinématographique constitue
leur deuxième poste d’exportation, après l’industrie
aéronautique. Il faut cesser de considérer que la cul-
ture est uniquement une zone de dépenses, car elle
génère aussi une formidable économie.
À l’égard de ce secteur, naturellement, le rôle de
l’État n’est pas simplement d’observer que ça
existe. Son rôle est de soutenir le développement. C’est le sens
de notre politique de soutien au cinéma. C’est le sens de la loi de
1982 sur le prix unique du livre, dite loi Lang. Quel objectif a visé
cette loi ? Faire en sorte que la librairie résiste dans notre pays
aux effets d’une concurrence effrénée et que, la librairie résis-
tant, la diversité de la littérature et de la production éditoriale
soit plus facilement accessible sur l’ensemble du territoire. J’insiste
beaucoup sur ce rôle que tiennent les industries culturelles, à
côté de l’État, des collectivités locales et des associations.
Quel est le mythe ? Dans notre pays, selon une représentation
fictive, l’État serait le commencement et la fin de toutes choses,
au point que certains ont fini par s’imaginer que l’État était le
seul opérateur de la vie culturelle, le seul qui serait vraiment effi-
cace, garant de l’intérêt général et de la qualité artistique. C’est
une dérive de la pensée que d’être passé d’une conception
démocratique du rôle de l’État à l’élaboration d’un système
qui institue carrément l’État en producteur de la culture et de
l’art, ce que certains observateurs ont appelé la culture d’État.
À mes yeux, il n’y a pas de culture d’État, parce que l’État,
malgré
ses efforts, n’a jamais finalement réussi à devenir totalement
normatif sur le plan artistique. Si cette accusation est excessive,
le problème d’une mauvaise perception d’un positionnement du
rôle de l’État existe cependant. C’est bien dans le traitement de
ce paradoxe ou de cette difficulté que réside aujourd’hui l’espace
d’actions et de réformes possibles pour un ministre de la Culture
et de la Communication.
À mes yeux, il convient en effet d’affirmer
dans le même temps deux choses aussi essentielles
l’une que l’autre.
D’une part, l’État a un rôle
spécifique à jouer et il convient précisément de
définir la spécificité de ce rôle et de lui assurer tous
les moyens de sa mise en œuvre.
D’autre part et
dans le même temps, il convient de tout mettre en
œuvre pour libérer les initiatives et rendre à
l’ensemble des autres partenaires de la vie cultu-
relle de notre pays une part accrue de responsabi-
lité et de capacité à développer des projets.
Depuis un an, ces deux principes ont été au cœur
de mon action dans ce ministère, par exemple, par la mise en
œuvre d’un processus significatif de décentralisation, par l’éla-
boration d’une politique de programmes qui permette à l’État
de contracter de façon plus lisible avec les collectivités
locales. Au cours des cinquante dernières années, depuis
qu’André Malraux,
mon plus illustre prédécesseur, a été nommé
par le général de Gaulle ministre de la Culture, l’État n’a cessé
d’empiler initiative sur initiative et de sédimenter en quelque
sorte ses actions. Aucune de ses initiatives n’est critiquable.
Toutes sont excellentes, toutes sont louables.
Mais c’est l’empi-
lement lui-même qui a fini par faire perdre à la politique de
notre ministère sa lisibilité et sa clarté […].
En arrivant dans ce ministère, j’ai interrogé quelques-uns des
directeurs en leur demandant quelles étaient les priorités de
leur secteur. Chacun y est allé de l’énoncé d’une foule d’actions
sans qu’aucun ne soit capable, dans le même temps, de me dire
quelles étaient les lignes directrices qui guidaient son action. Si
le ministère de la Culture souhaite, à l’égard de tous les autres
partenaires de la vie culturelle de notre pays, affirmer sa place
ou affirmer à nouveau sa place, il doit précisément faire ce
travail de lisibilité et d’énoncé clair de ses priorités.
Une autre initiative que j’ai prise dans ce même fil de pensée
est l’autonomisation de nos établissements publics.
Hugues
Gall et moi avons été collègues, lui président de l’Opéra natio-
nal de Paris,
moi président du Centre national d’art et de cul-
ture Georges Pompidou. Nous savions à quel point
la tutelle entre l’État et ses établissements était
déréglée. L’État était devenu tatillon sur le détail
et indifférent sur l’essentiel. Je ne veux en aucun
cas vous donner le sentiment que je mets en cause
tel ou tel de mes prédécesseurs. Nous sommes tri-
butaires d’une histoire longue. C’est la sédimen-
tation de cinquante ans d’histoire qui nous condui-
sait à cette situation.
Dès cette époque, je me disais
qu’il fallait que l’État fasse plus largement
confiance à ses établissements, les autonomise. Par
exemple, le président-directeur du Louvre, qui est
membre de votre compagnie, peut se voir donner une totale
autorité sur son personnel. Ce n’était pas le cas quand je suis
arrivé rue de Valois. Il peut devenir responsable de la politique
culturelle de son établissement, de ses acquisitions, de ses prêts
et de ses dépôts. Songez que, jusqu’à cette année, le président-
directeur du Louvre n’avait aucune responsabilité dans ces
domaines. Ses chefs de département décidaient directement
avec un directeur de l’administration centrale, le directeur des
Musées de France, des acquisitions du musée du Louvre ou des
prêts que le musée du Louvre consentait à des musées étran-
gers. Cela voulait dire que le directeur du Louvre pouvait
aller au Metropolitan à New-York et se rendre compte que
son musée avait prêté un tableau, chose qu’il ignorait totalement
et décision sur laquelle il n’avait eu aucune prise.
De l’Institution et de l’Etat
Le 7 mai dernier, l’Académie des Beaux-Arts recevait Jean-Jacques Aillagon,
ministre de la Culture et de la Communication. Au cours de cette visite, de
nombreuses questions furent abordées, concernant le rôle de l’Etat et celui de
l’Académie des Beaux-Arts dans la gestion des matières artistiques et culturelles.
Retour sur quelques propos échangés à cette occasion.
On a trop peu
pris la mesure,
dans notre pays,
de l’importance
des industries
culturelles.”
Il n’y a pas de
culture d’État, parce
que l’État,
malgré
ses efforts, n’a jamais
finalement réussi à
devenir totalement
normatif sur le plan
artistique.”
Arnaud d’Hauterives, secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts,
Roger Taillibert,
membre de la section d’Architecture, et
Jean-Jacques Aillagon,
ministre de la Culture et de la Communication.
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