Automne_2003 - page 8

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Il faut donner de la responsabilité à nos chefs d’établisse-
ment. Il faut renforcer leur autorité. Ils doivent vraiment être
désignés comme les patrons de ces établissements. L’État
doit faire en sorte que la discussion, le dialogue, entre lui et ces
chefs d’établissement, se situe au niveau stratégique : le deve-
nir de l’établissement au cours des dix prochaines années, objec-
tifs généraux que l’État lui fixe. La tutelle ne doit pas être mes-
quine, elle doit être éclairée et large. Je le dis plus particuliè-
rement à l’attention de Jeanne Moreau parce que je la sais atten-
tive à cette institution : c’est un peu la règle que j’ai établie dans
la nouvelle relation entre l’État et la Cinémathèque française,
qui n’est pas vraiment un établissement puisque c’est une asso-
ciation autonome,
mais très largement liée à l’État. J’ai indiqué
au responsable de la Cinémathèque française que l’État et la
Cinémathèque devaient établir une règle du jeu pour prési-
der à leurs relations, qu’ensuite ils devaient s’entendre sur les
objectifs mais que, ensuite, il n’appartenait pas à l’État, quoti-
diennement et dans le détail, d’intervenir dans les affaires de la
Cinémathèque qui avait cette capacité propre à se gouverner,
mais sur la base d’orientations générales que nous aurions arrê-
tées ensemble.
Il y a également une autre orientation de mon action dans
cette perspective. Il s’agit du choix que j’ai fait de soutenir le
développement des industries culturelles, avec, par exemple,
mon engagement en faveur de la baisse de la TVA sur le prix du
disque. Je sais très bien que, comme cela a été le cas en 1986,
si la TVA baisse, le prix public baissera et le marché sera ainsi
dynamisé à un moment où le marché est très fortement menacé
par le phénomène du piratage. En 1986, François Léotard était
ministre de la Culture. Il y a eu une première baisse de la TVA.
Elle est passé de 33 % à 18,6 %. Jusqu’en 1986, le disque était
considéré comme un produit de luxe, ce qui peut nous
paraître aujourd’hui absurde. Cette mesure a eu un effet très
dynamique puisque l’État n’a pas, du fait de la baisse de la TVA,
subi d’érosion fiscale, le marché se développant.
Maintenant,
c’est plus compliqué qu’en 1986. Le sujet est désormais de com-
pétence européenne et non plus de compétence nationale.
De
plus, c’est un sujet qui requiert l’unanimité des États
membres de l’Union.
Nous avons entrepris le tour des quinze
membres actuels de l’Union européenne. J’aimerais faire abou-
tir cette proposition. Pour moi, elle constitue une véritable prio-
rité. Je sais qu’il est important de favoriser le développement de
l’industrie du disque parce que, derrière le marché, il y a la créa-
tion, les œuvres, classiques ou contemporaines, dans l’ordre de
la musique dite classique ou dans l’ordre de la variété ou du jazz.
J’estime que l’État, dans notre pays, a été trop promoteur
du développement culturel pour que, brusquement, il baisse les
bras.
On constate, d’autre part, quotidiennement, à quel point
son action a un effet positif sur la vie culturelle. L’État ne
peut pas être réputé n’avoir rien à faire.
Mais, d’un autre côté,
il ne peut pas prétendre tout faire, d’une part, parce qu’il ne peut
pas tout faire et, d’autre part, parce qu’il ne fait pas tout.
Se pose alors la question de savoir quelles sont les missions spé-
cifiques de l’État.
Quels objets spécifiques l’État doit-il viser
ou poursuivre en matière culturelle ? À mes yeux, ces missions
spécifiques résident incontestablement dans les objectifs suivants.
Il y a tout d’abord l’organisation, le développement, le soutien
du réseau d’établissements qui couronnent l’édifice culturel natio-
nal : l’Opéra national de Paris, la Comédie-Française, le Louvre,
le Conservatoire national supérieur de musique ; tout ce vaste
édifice que notre histoire, parfois récente, nous a légué. Cet édi-
fice a bénéficié de façon constante de la part de l’État de sa
sollicitude, notamment à travers la politique de grands travaux
que Georges Pompidou a inauguré avec Beaubourg, que Valéry
Giscard d’Estaing a poursuivi avec le Musée d’Orsay et que
François Mitterrand a magnifiquement illustré par un certain
nombre de réalisations que vous connaissez, notamment le Grand
Louvre et la Bibliothèque nationale de France à Tolbiac-Masséna.
Dans ces établissements, l’État a une mission d’excellence. Lui
seul également peut fournir à notre pays de cette façon les grandes
institutions capables de rivaliser avec les institutions étrangères,
et contribuer ainsi à son éclat et à son rayonnement dans le
monde. Aujourd’hui, peu d’institutions peuvent rivaliser avec
le Louvre : sans doute le Metropolitan à New York, peut-être la
National Gallery de Londres, encore que sa collection soit d’une
ampleur numérique beaucoup moindre,
même si son excellence
est parfaite. Quelles sont les institutions qui peuvent rivaliser dans
le monde avec l’Opéra national de Paris ? Quelle institution peut
rivaliser, pour l’art du XX e siècle, avec le Centre Pompidou, sinon
le Museum of Modern Art (MoMA) de New York ? Même la Tate
Gallery ne lui arrive qu’à la cheville,
malgré son extension, s’agis-
sant de la collection. C’est de cette façon que l’État est régalien,
pour employer une expression souvent avancée.
L’État est naturellement aussi régalien en veillant, par l’éla-
boration de la loi, à la définition du cadre législatif dans lequel
s’inscrivent des normes qui s’appliquent à l’entièreté du terri-
toire de notre pays, à l’ensemble de la vie culturelle en matière,
par exemple, de protection du patrimoine. L’État fixe les normes
qui président à la protection du patrimoine historique. Il
intervient de la même façon s’agissant de définir le cadre géné-
ral d’exercice de la propriété littéraire et artistique.
Par ailleurs, l’État se doit également d’être stratège, c’est-à-
dire de définir les grands objectifs qui s’appliqueront à l’entiè-
reté du territoire national et d’inviter ensuite l’ensemble des par-
tenaires de la vie culturelle à y prendre part, selon des
modalités que l’État a fixées et en veillant à ce que cette par-
ticipation des autres acteurs de la vie culturelle soit suscitée ou
stimulée par le biais de la subvention. L’État définit de cette
façon des objectifs en matière de création, en matière de diffu-
sion culturelle en instituant, par exemple, des normes ou des
programmes dans le domaine de la lecture publique. Il définit
également des objectifs sur le plan du rayonnement internatio-
nal de notre pays.
L’État s’assigne donc une double fonction d’opérateur direct
de la vie culturelle et de garant de l’intérêt général. Il définit
une vision stratégique de l’intérêt culturel. Il propose à toutes
les parties concernées les modalités de sa prise de participation
au développement culturel de notre pays. C’est
incontestablement une révolution dans l’histoire
d’un ministère qui a fini par ne plus être stratège
à force de trop empiler des initiatives nombreuses
et désordonnées. Il a fini par ne plus pouvoir être
régalien à force de vouloir trop embrasser.
Incontestablement, c’est dans la redéfinition de la
juste position de l’action de l’État qu’est, à mes
yeux, le sauvetage de l’État.
Certains soutiens fervents de l’État dans sa défi-
nition historique ont parfois pu craindre que la
décentralisation amputerait l’État de sa capacité à
agir. Pour ma part, j’ai la conviction exactement
contraire. En déléguant plus largement, en redé-
finissant les normes de ses relations, en reprenant
la main sur le plan de la définition des objectifs,
l’État se mettra en situation de reconquérir cette autorité qui
aurait pu finir par lui faire défaut. C’est donc une révolution que
d’affirmer cette volonté de hiérarchisation des engagements,
des attitudes et des choix.
La deuxième question que je souhaiterais évoquer avec vous
et qui est un peu la conséquence de la précédente, c’est celle
plus particulière des modalités des relations entre votre compa-
gnie et mon ministère qui ont en commun, finalement, de cou-
vrir pratiquement tous les champs de la vie culturelle, le patri-
moine, toutes les disciplines de la création et, d’une façon géné-
rale, tous les champs de la culture et de la communication.
La première règle à laquelle je suis naturellement attaché est
le respect de notre indépendance. L’Académie des Beaux-Arts
n’a pas vocation à être placée sous la tutelle du ministère de la
Culture. Le ministère de la Culture, qui incarne l’autorité de
l’État et son action, ne peut naturellement subir aucune tutelle,
même, j’ose le dire, s’il devait s’agir de la vôtre que je sais
éclairée. Aucun d’entre nous ne prétend se mettre dans une rela-
tion de ce type.
Cependant, le moment est venu de marquer que le ministère
de la Culture et de la Communication peut renouer et rétablir
avec votre compagnie des relations plus fluides et plus positives
que celles qui ont présidé à leurs relations au cours des dernières
décennies. Je sais ce que cette situation devait à un certain
nombre d’accidents ou, en tout cas, de circonstances, parfois
brutales, de l’histoire […].
Votre compagnie rassemble beaucoup de compétences, d’expé-
riences, de talents et de capacités de réflexion. Pour ma part,
en ignorant si vous répondrez à ce vœu, je pense que le
moment est venu d’imaginer que le ministère de la Culture
saurait, de façon plus spontanée, recourir à ces compétences et à
ces talents sur un grand nombre de questions qui constituent, tout
au long de l’année, le champ de la réflexion et de l’initiative de
mon ministère.
Vouloir pratiquer à l’égard de l’Institut de France, de façon
générale, de l’Académie des Beaux-Arts, de façon plus parti-
culière, une sorte d’ostracisme délibéré relève à mes yeux de
l’anachronisme le plus complet. Il nous faut aujourd’hui clore
une page de l’histoire de la relation entre l’Académie des Beaux-
Arts et le ministère de la Culture et imaginer que nous pouvons
beaucoup nous apporter les uns aux autres.
Paradoxalement, les relations d’autres académies qui compo-
sent l’Institut de France avec telle ou telle section
du ministère de la Culture, ou tel établissement du
ministère de la Culture, sont plus spontanées et
plus franches. Sans doute est-ce parce que notre
histoire partagée a été plus agitée et plus doulou-
reuse. Il ne faut pas non plus caricaturer. Les rela-
tions existent. Par exemple, le directeur de l’École
nationale supérieure des Beaux-Arts, Henri-Claude
Cousseau, n’a eu de cesse de rétablir avec votre
compagnie des relations fluides. Je sais également
la part prise, à titre personnel et ès qualités, par
votre Secrétaire perpétuel, aux activités du conseil
artistique des musées nationaux.
Pour ma part, je suis tout à fait disposé à réflé-
chir avec vous à la façon d’associer plus étroite-
ment votre compagnie à tel ou tel conseil de mon
ministère.
D’emblée, je vous ferai une proposition.
J’ai observé que l’Académie des Beaux-Arts n’était pas repré-
sentée, ès qualités, au Conseil de l’ordre des Arts et Lettres.
Si vous le voulez bien, elle le sera désormais. L’Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres y est représentée, puisqu’il s’agit
de l’ordre des Arts et des Lettres.
On pourra estimer qu’elle y
représente plutôt la partie des lettres, et que l’Académie des
Beaux-Arts y représente plutôt la partie des arts.
Arnaud d’Hauterives
: Plus précisément, le ministre envisage-
t-il de redonner à l’Académie des Beaux-Arts la fonction consul-
tative en matière artistique qui a été la sienne et qui est sa voca-
tion historique ?
Jean-Jacques Aillagon
: J’y suis disposé, à une condition près :
naturellement, cette fonction ne doit pas être exclusive. Le minis-
tère de la Culture consulte d’autres corps, d’autres organismes,
parfois même d’autres académies, puisque toutes les académies
ne font pas partie de l’Institut de France. L’Académie d’archi-
tecture, par exemple, est une création récente. Elle date du XIX e
siècle. Il m’est arrivé de la consulter sur des questions profes-
sionnelles, concernant l’exercice de la profession d’architecte.
Il faut remettre l’Académie des Beaux-Arts dans le dispositif du
conseil de façon générale, sans restaurer en sa faveur une sorte
de monopole du conseil, ce qui serait préjudiciable à l’Académie
et au ministère.
De l’Institution et de l’Etat
(suite)
L’État fixe les
normes qui président
à la protection du
patrimoine
historique.
Il intervient de la
même façon
s’agissant de définir
le cadre général
d’exercice de la
propriété littéraire et
artistique.”
Jean-Jacques Aillagon et
Léonard Gianadda, lors de la réception
de ce dernier en tant qu’associé
étranger, le 4 juin 2003.
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