Automne_2004 - page 10

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ermettez-moi de résumer brièvement les analyses de mon
dernier livre :
Propos impertinents sur le cinéma français
en soulignant, avant notre dialogue, que deux cinémas
sont actuellement prospères : le cinéma américain, en raison du
nombre de spectateurs qu’il attire, et le cinéma français, grâce
au nombre de films produits.
Encore faut-il savoir qu’en 2003 notre produc-
tion a augmenté de 5 % alors que le nombre de
spectateurs diminuait de 5 %…
Si le système de soutien pérennisé en 1959 a
permis de conserver des potentiels artistiques, il
est, au fil des années, devenu contre-productif.
En effet, le cinéma français qui devrait faire face
à trois crises en est bien incapable. Son système de
financement est à bout de souffle. L’évolution verti-
gineuse des technologies de production et de diffusion le prend
au dépourvu. Le régime d’indemnisation chômage des intermit-
tents du spectacle vient d’imploser.
À l’origine, les objectifs affichés du système français étaient à
la fois économiques et culturels, tandis que les résultats obtenus
étaient conformes à cette double ambition. Tel n’est plus le cas
maintenant puisque les objectifs économiques - liés à la sanc-
tion du public - sont niés, pour la plupart. Par contre, les objec-
tifs effectifs correspondant à l’attente des corporatismes sont
toujours rigoureusement atteints ; c’est d’abord un objectif de
production de films de plus en plus nombreux, quels que soient
les sanctions du public. C’est ensuite un objectif productiviste :
faire travailler des entreprises, protéger des emplois quels qu’en
soient les coûts culturels (audience confidentielle à l’étranger),
financiers (prix et financement des films) ou sociaux (intermit-
tents du spectacle). Si bien que la gestion planifiée entre profes-
sionnels et fonctionnaires a pris le grand et le petit écran du
cinéma français au piège d’un système n’existant plus qu’au
travers de ses propres lois ; sans se préoccuper ni du public ni
des gaspillages de talents, d’énergie et d’argent.
Les sept péchés capitaux de la politique
cinématographique française
Une politique à la gribouille
On comble sans cesse par de nouvelles recettes l’augmenta-
tion du coût des films (770 % entre 1980 et 2000) selon le rapport
de Jean-Pierre Leclerc (conseiller d’Etat) commandé en février
2003 par le ministre de la Culture et de la Communication.
Chaque fois que se tarit une source de financement extérieure
aux recettes en salles, on en crée une nouvelle ; exemple, les
20 % de crédit d’impôt pour favoriser le tournage des films en
France : c’est plus simple que de diminuer les prix de revient.
Une politique intimiste
Une pagaille de films (200 par an alors qu’une vingtaine seule-
ment - voire moins certaines années - trouvent leur public).
Le plus grand nombre est produit pour quelques milliers de
spectateurs ; (calculée sur une période de 7 ans, la moitié des
films intéresse moins de 25 000 spectateurs chacun
alors que l’on s’enthousiasme sur les qualités excep-
tionnelles de nos films ; certes un film est un proto-
type mais pas une esquisse d’esquisse de scénario.
Une politique inspirée par les corporatismes
Les revendications (toujours assurées de succès)
ont remplacé les rogations de nos ancêtres catho-
liques (qui n’émettaient que des vœux pieux…).
Une politique défensive limitée au cinéma
L’exception culturelle
revendiquée par la France concerne
quasi exclusivement le cinéma et lui pose problème dans les
négociations internationales. La politique canadienne
d’exemp-
tion culturelle
concerne tous les produits culturels et pas seule-
ment le cinéma ; elle est ardemment conduite par les profes-
sionnels et les politiques dans le cadre d’un Traité international ;
elle est soutenue par les médias.
Une politique qui a reconstruit une ligne Maginot
On se souvient que la neutralité belge ayant été - entre les deux
guerres - garantie également par l’Allemagne (au sein de la SDN),
les Français estimaient que jamais une attaque allemande n’uti-
liserait la Belgique ; la France avait donc arrêté la ligne
Maginot à l’endroit que l’on sait avec les résultats que l’on sait.
Il en est de même actuellement pour les productions holly-
woodiennes ; plusieurs petites lignes Maginot permettent de
contenir quelque peu les troupes d’Hollywood (qui chaque année
dominent cependant en France les troupes françaises) mais
l’équivalent aujourd’hui de la Belgique pour les Américains c’est
la télévision française : il suffit, pour en être convaincu, de
prendre connaissance chaque semaine de la liste des fictions
américaines présentées sur nos chaînes publiques et privées.
Une politique qui use la diplomatie française
C’est ce qui s’est passé en juin 1997, à Bruxelles, puis à Seattle
du 30 novembre au 3 décembre 1999 et, enfin, le 10 juillet 2003
à Bruxelles.
Une politique qui tourne le dos à l’Europe
En effet, elle ne favorise guère les échanges entre les cinémas
européens ; il est aussi difficile de voir un film français à
Rotterdam, Varsovie, ou Prague, qu’à New York.
Quel avenir pour le cinéma
au XXI
e
siècle ?
(suite)
Finalement c’est un système de soutien à la production de films
que, prétendent les professionnels, le monde entier nous envie.
Mais pourquoi, jusqu’à ce jour, aucun pays n’a songé à l’imiter ?
Le coq, l’autruche et le pélican
Ce sont nos trois volatiles emblématiques : imitant le coq, notre
orgueil est flatté par des succès confidentiels sans se soucier de
ratés en masse.
Nous voulons croire que les festivals de films
français organisés à tour de bras à l’étranger sont autant de
victoires flamboyantes.
Mais quel spectateur a payé son billet
d’entrée ? Et combien ont réellement vu nos films dans les pays
concernés ? C’est ce que l’autruche refuse de voir.
En réalité, grâce au pélican personnifié par l’État, le premier
guichet de financement pour les films français - et pour eux seuls -
n’est plus le public lui-même,
mais la somme des guichets créés
par la loi.
Dès lors, le contenu des films s’en trouve modifié. La
considération, pourtant fondamentale, de ce qu’attend le public
n’existe plus puisque le système impose au producteur de satis-
faire d’autres impératifs. Celui-ci doit établir ses priorités pour
plaire, sur projet, au goût des membres des Commissions (au sein
du Centre national de la cinématographie) ou encore aux canons
définis par un directeur de chaîne de télévision.
Mais, entend-on affirmer, le système est professionnel car il ne
redistribue que l’argent généré par la propre activité du secteur.
La vérité est tout autre puisque les recettes en salles recueillent, bon
an mal an, seulement 15 à 16 %du montant des dépenses engagées.
Cinéma sous perfusion et Français sous hypnose
Posez la question suivante à l’un de ces Français qui forment le
public : quel est le deuxième cinéma au monde ? Il vous
répondra : le nôtre.
Demandez-lui : avec combien de films ? Il vous dira : beaucoup.
Sont-ils de qualité ? Il affirmera : oui, et souvent meilleurs
que les films américains.
Si vous lui dites que, sur les 180 à 200 films produits chaque
année, quinze à vingt seulement font recette en salles, il ne vous
croira pas. Si vous ajoutez que le cinéma français représente,
toutes exploitations confondues (salle – télévision et vidéo) à
peine 2% des productions d’Hollywood, il ne vous croira pas
davantage ; et il ne vous croira pas aussi longtemps qu’en France
le cinéma sera sous perfusion et les Français sous hypnose.
Les perdants du système
Contrairement à ce qu’on leur dit, les artistes sont abusés, à qui
l’on fait croire qu’ils font un film, c’est-à-dire un spectacle pour
un public. Alors que, pour le plus grand nombre d’entre eux -
en l’absence de public -, ils ne font que de la figuration destinée
à la seule pellicule, ou à ce qui en tient lieu maintenant.
Contrairement à ce qu’on leur dit, les créateurs sont abusés, à qui
l’on fait croire que la France leur donne la meilleure place et les
meilleurs moyens, alors que l’essentiel de leurs œuvres intéresse si
peu de spectateurs.
Contrairement à ce qu’on leur dit, les Français sont abusés, à
qui l’on fait croire qu’ils sont premiers de la classe avec 182
millions d’entrées en salles en 2002, sans préciser que beaucoup
plus de la moitié d’entre eux est infidèle au cinéma français.
Contrairement à ce que l’on dit et que l’on voudrait faire croire,
la culture française n’est pas servie comme elle le devrait, puisque
la présence du cinéma français à l’étranger est pratiquement insi-
gnifiante. Et qu’aucune culture n’existe si elle n’est pas partagée.
Une révolution copernicienne
Les règles de la démocratie au service de la culture doivent s’im-
poser aux dérèglements démagogiques comme aux intérêts
corporatistes. Telles que, par exemple, celles qui sont appliquées
au Canada et au Danemark.
On trouve, en effet, dans ces deux
pays, des systèmes qui aident le cinéma. Et même plus généreu-
sement que nous.
Mais, de façon différente, puisque ceux-ci tien-
nent compte des goûts de leur public, tout en fixant des obliga-
tions assorties de sanctions.
Afin de redonner aux artistes et aux créateurs la place qui - dans
la cité - doit être la leur : véritablement l’une des toutes premières.
Faire une révolution copernicienne, ce serait découvrir que
le cinéma ne tourne pas autour de son financement - comme
on le prétend - mais autour de son public - comme on veut
l’ignorer -. Aider le cinéma français dans le contexte mondial
actuel est une nécessité absolue.
Mais au nom de la culture fran-
çaise et pas au nom des corporatismes.
Pour l’exemption culturelle
Notre “exception culturelle” ne concerne réellement que notre
cinéma et après la signature d’un accord ; aucun autre cinéma ;
aucun autre pays de l’Union Européenne. Cette exception cultu-
relle n’a été acceptée par nos partenaires qu’en faisant payer le
prix fort à notre diplomatie.
La clause de l’ “exemption culturelle” place, avant toute discus-
sion internationale, tel ou tel secteur d’activité en dehors du
traité lui-même. C’est ce que - pour l’ensemble de ses produits
culturels - le Canada a obtenu lors de la signature d’un traité
commercial (ALENA) avec les Etats-Unis et le Mexique. Ce qui
ne le dispense pas pour autant de poursuivre ses efforts cultu-
rels face la puissance américaine.
Place et rôle de la France
Puissions-nous être capables de nous imposer à nous-mêmes ce
que nous suggérons aux autres de faire ! Car il n’est pas certain
que, sans lucidité, sans courage, sans persévérance, la France
puisse bénéficier longtemps encore de l’autorité morale que lui
valent son histoire, son attachement aux valeurs de civilisation
et le caractère universel qu’elle donne à ses messages.
Sa place et son influence au sein d’une Europe en construc-
tion dépendent aussi de l’image qu’elle offre et de la façon dont
les Français sauront répondre aux défis de cette entreprise euro-
péenne de civilisation.
Puissions-nous suivre le conseil de Valery Larbaud : “lutter
contre la tendance des choses à aller vers le pire ; pour organiser
et pour construire” !
Mais aussi pour faire connaître et pour faire aimer notre
cinéma.
Illustration :
Henri Verneuil et Henry Fonda pendant le
tournage du film
Le Serpent
(1973).
Propos impertinents
sur le cinéma français
Par
Jean Cluzel
, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et politiques
Extrait de sa communication à l’Académie des Beaux-Arts, le 2 juin dernier
Plusieurs petites
lignes Maginot
permettent de
contenir quelque
peu les troupes
d’Hollywood...”
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