Automne_2004 - page 11

21
20
Jean Prodromidès,
Vice-président de l’Académie
des Beaux-Arts, membre de la Section de
Composition musicale
En tant que compositeur, je suis membre du Conseil
d’Administration de la SACD depuis de nombreuses années, et
je connais bien les différents problèmes que vous avez évoqués
au cours de votre communication.
Je souhaite lancer le débat en faisant part de quelques
réflexions personnelles.
Vous avez dit que le système français d’aides au financement,
qui a sauvé notre cinéma, au moment où le cinéma d’autres pays
disparaissait, était à bout de souffle. Il est évident que tout système
de subvention et d’aide comporte des effets pervers.
Il s’agit de trouver l’équilibre entre les avantages et
les inconvénients d’un tel système.
Dans votre livre, vous critiquez le concept de l’ex-
ception culturelle et vous proposez de le remplacer
par celui d’exemption culturelle, inspiré du système
canadien. Nous souhaiterions que vous nous donniez
quelques éléments de réflexion sur ce point.
Pourriez-vous enfin nous parler de ce que l’on
peut qualifier de “Ligne Maginot” américaine dans
le domaine du cinéma ? Les Etats-Unis ont une atti-
tude protectionniste qui ne dit pas son nom : le refus du
doublage, du sous-titrage, etc., correspond en effet à des mesures
protectionnistes.
Francis Girod,
membre de la Section des Créations
artistiques dans le cinéma et l’audiovisuel
Je suis l’un de ces “horribles lobbyistes” que vous décrivez dans
votre livre. Plus sérieusement, je me considère comme un militant
du cinéma en général, et pas seulement du cinéma français.
Votre livre comporte des chapitres fort intéressants sur le plan
informatif et documentaire, en particulier le chapitre historique
consacré aux relations entre la France et les Etats-Unis dans le
domaine du cinéma. Votre présentation de la politique cinémato-
graphique du Canada est passionnante et analyse parfaitement les
mesures qui ont permis au cinéma du Québec, qui avait pratique-
ment disparu depuis les années soixante-dix, de revivre.
Mais vous critiquez le système de soutien français qui a permis
à notre cinéma de survivre, alors que partout ailleurs en Europe,
le cinéma s’est écroulé. Le cinéma français n’est actuellement
certes pas au sommet de sa qualité artistique, et il s’agit là du vrai
problème,
mais au moins est-il vivant.
Je relève un certain nombre de contradictions dans votre livre.
Comme vous avez intitulé celui-ci
Propos impertinents sur le
cinéma français
, je me permettrai donc, de façon impertinente
moi aussi, de relever quelques unes de ces contradictions. J’ai
cependant bien conscience que nous avons, au fond, tous le même
objectif, celui de faire perdurer le cinéma français.
Vous attaquez le système de l’avance sur recettes. Ce système
est certainement perfectible.
Mais au cours des années où j’ai fait
partie de la commission d’avance sur recettes, en particulier sous
la présidence de Christian Bourgois, nous avons permis la réali-
sation de trois films qui ont connu un grand succès :
37,2° le matin
de Jean-Jacques Beneix,
Jean de Florette
et
Manon des Sources
de Claude Berri, et
Thérèse
d’Alain Cavalier. Ces trois exemples
suffisent à montrer que le système d’avance sur recettes encou-
rage des films fort différents et qui peuvent rencontrer un large
public. La création de cette commission a été
l’une des plus remarquables actions d’André
Malraux, qui a introduit un système de contrepoids
au marché.
Je suis également membre de la commission
d’Arte France, qui coproduit un certain nombre de
films. Contrairement à ce que vous écrivez, nous
avons décidé de produire le film
Vénus Beauté
sur
scénario, sans attendre les résultats des Césars pour
lui assurer une diffusion hertzienne. Vous tournez
en dérision les Césars,
mais ne trouvez en revanche
rien à reprocher aux Oscars, qui sont pourtant très compara-
bles. Cette réflexion me permet d’en exprimer une autre, plus
générale : vous avez tendance à voir ce qui ne fonctionne pas dans
notre système et à être beaucoup plus indulgent vis-à-vis du
système américain et de son impérialisme forcené.
Vous posez une question, en page 13 de votre livre, qui me
semble être l’essence de votre réflexion : “Pourquoi refuser d’ad-
mettre que l’impact culturel d’un film est lié à l’importance de sa
diffusion et par conséquent de son succès auprès du public ?”.
Certes, à ceci près que l’importance de la diffusion d’un film
ne dépend malheureusement pas de la production,
mais des diffu-
seurs : nous connaissons tous les problèmes qui se posent aujour-
d’hui dans le domaine de la diffusion du cinéma français.
Nous savons aussi tous que le succès auprès du public n’est pas
déterminant. Vous citez vous-même et saluez
L’Atalante
de
Jean Vigo, dont je rappelle qu’il connut un cuisant échec lors de
sa sortie, tout comme deux films pourtant devenus “culte”,
La
Règle du jeu
de Jean Renoir et
Drôle de drame
de Marcel Carné,
qui furent accueillis sous les quolibets du public.
Je citerai une formule que j’apprécie : “la France est la fille
aînée de la cinéphilie”. Elle est fière de l’être et entend le rester.
Récemment, le cinéma français a pour une fois été reconnu au
Festival de Cannes. Il semble que le jury ait rendu au cinéma fran-
çais tout l’amour que la France porte au cinéma dans le
L’art du dialogue
A la suite de la communication de Jean Cluzel, le 2 juin 2004 (voir pages 18 et 19), un débat s’est engagé entre
plusieurs membres de l’Académie des Beaux-Arts et le Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et
politiques. Nous en reproduisons ici un extrait.
En photo : Jean Prodromidès, Francis Girod, Jean Cluzel, Laurent Petitgirard.
monde : à Cannes, plus de 50% des films présentés étaient en effet
financés par la France.
Le problème réel du public, celui de la baisse du niveau
culturel du public, ne dépend pas du système de financement.
Nous ne ferons pas ici le procès de l’Education nationale,
mais il faut cependant signaler que le service public lui même
ne défend pas le cinéma français.
Hier soir encore, le Journal de
20 h de
France 2
se terminait sur la présentation du film
Harry
Potter
. Ce film a-t-il besoin de la promotion d’une chaîne du
service public français ?
Vous utilisez des chiffres pour faire passer un jugement critique
très sévère sur l’ensemble du système français. Il est probable que
nous vivions actuellement une crise des talents,
mais il est d’au-
tant plus nécessaire de fournir aux cinéastes les moyens de conti-
nuer à créer. Un travail reste à faire dans de nombreux domaines :
celui du financement du scénario, celui des étudiants en cinéma,
en créant des échanges au niveau européen, celui des co-produc-
tions européennes, qu’il faut encourager. Il faudrait aussi insti-
tuer un certain nombre de règles pour permettre au cinéma fran-
çais d’être présenté de façon satisfaisante et de trouver son public.
Enfin, vous abordez le problème du DVD. Aux Etats-Unis, l’ex-
ploitation par DVD est en train de dépasser l’exploitation en salles.
En France, nous vivons dans une jungle sur le plan du droit, qui
pénalise comme toujours les artistes et les ayant-droits. La SACD
se bat pour réglementer ce marché.
Jean Prodromidès :
Que préconisez-vous pour améliorer ou
pour transformer le système français ?
Jean Cluzel,
Secrétaire perpétuel de l’Académie des
Sciences morales et politiques
J’ai commencé à travailler sur ce problème comme Rapporteur
de l’Office parlementaire des politiques publiques il y a huit ans,
en 1996, sous un gouvernement de droite. Le groupe
communiste de l’Assemblée nationale avait alors
déposé une demande d’étude sur l’utilisation des fonds
mis à la disposition du cinéma. J’ai poursuivi après
avoir été confirmé dans mes fonctions par une
majorité de gauche.
Je suis très conscient du fait qu’il faut aider finan-
cièrement notre cinéma ; c’est évidemment indispen-
sable.
Mais il nous faut réfléchir sur le système en
place pour servir au mieux l’art cinématographique.
Au cours de ma mission d’évaluation de l’utilisation des fonds
mis à la disposition du cinéma, j’ai pris connaissance des systèmes
canadien et danois. Le système canadien a été construit non pas
à partir d’une exception mais à partir d’une exemption.
Je rappellerai que c’est en 1993 que la France a voulu intro-
duire une exception au Traité de Rome de 1957. Notre pays a donc
voulu mettre fin, pour certains produits, à l’application d’une partie
de ce traité introduisant une liberté généralisée des échanges. Les
Canadiens ont agi autrement : avant de signer le traité de l’ALENA
(Traité de l’Atlantique Nord) avec le Mexique et les Etats-Unis,
ils ont posé comme principe que tout ce qui relevait de la poli-
tique culturelle ne dépendrait que de leur gouvernement et ne
serait en aucun cas discutable ou négociable avec les Etats-Unis
ou le Mexique. Les Américains peuvent comprendre un
langage ferme, mais ils sont en revanche incapables de comprendre
nos raisonnements lorsque nous remettons en cause – après coup –
la liberté des échanges. Le Canada anglais a accepté ce que les
Canadiens français proposaient. Le Québec a d’abord fait accepter
ses positions par l’ensemble du Canada, puis c’est l’ensemble
du Canada qui les a fait accepter par les Etats-Unis et le Mexique.
Il s’agit d’une exemption avant la signature d’un contrat, l’exemp-
tion du libre échange sur tout ce qui est culturel, et non d’une
exception à un traité déjà signé.
Les Américains, comme beaucoup d’autres peuples, ne
comprennent pas la position de la France, qui est aujourd’hui le
seul pays (à l’exception de l’Espagne, qui n’en est qu’aux prélimi-
naires) à demander l’exception culturelle.
Je souhaite apporter une dernière précision : le système cana-
dien est totalement différent du nôtre, car il ne craint pas deux
mots qui fâchent en France. Ces mots sont “obligation” et “sanc-
tion”. C’est la raison pour laquelle j’admire ce système, parce qu’il
a su s’imposer aux Américains pour l’ensemble des productions
culturelles. Il faut en outre noter que le Canada, tout comme
l’Allemagne, finance davantage son système culturel que la France.
L’Organisation Mondiale du Commerce, qui permet aux pays
faibles de s’exprimer face aux Etats-Unis est à mes yeux le système
le plus apte à apporter une solution à nos problèmes, parce
qu’il permet et organise le dialogue.
Laurent Petitgirard,
membre de la Section de
Composition musicale
En tant que Président de la SACEM, je viens d’avoir à inter-
venir sur un problème touchant à l’Organisation Mondiale du
Commerce. Ces traités internationaux, signés par les Etats-Unis,
comportent un certain nombre de précisions en matière de
protection du droit d’auteur. Or, à l’inverse de l’Europe, les Etats-
Unis ne prévoient aucune perception de droits pour la diffusion
de musique dans les commerces, les restaurants, etc. Cela est en
totale contradiction avec les accords de l’OMC. La société irlan-
daise de droits d’auteurs a courageusement décidé d’attaquer les
Etats-Unis ; elle a été suivie dans cette démarche par le
Groupement Européen des Sociétés d’Auteurs Compositeurs
(GESAC). Les Etats-Unis ont logiquement été condamnés. Une
étude précise a estimé les pertes à 87 millions de dollars par an.
Mais un arbitrage sous pression américaine a finalement fixé les
compensations versées au GESAC à 1,2 millions de dollars par
an : les Etats-Unis ont ainsi acheté le droit de violer les traités
qu’ils signent.
Un tel exemple démontre que le combat avec les Etats-Unis est
sans pitié. L’industrie du cinéma aux Etats-Unis repré-
sente en effet des intérêts encore plus importants que
celle de l’armement.
Mais la situation pourrait bientôt s’améliorer, et les
Etats-Unis pourraient être amenés à faire des conces-
sions dans les négociations que nous menons avec
eux. Nous devons en effet mener avec eux un combat
commun contre la piraterie. L’augmentation de la
vitesse de téléchargement sur internet menace en
effet le cinéma mondial. Les Américains en sont les premières
victimes. On peut donc espérer que les Etats-Unis deviendront
plus compréhensifs à la faveur de leurs propres difficultés.
Le problème
réel du public, celui
de la baisse du
niveau culturel du
public, ne dépend
pas du système
de financement.”
Les Américains,
comme beaucoup
d’autres peuples,
ne comprennent
pas la position de
la France.”
Daniel Auteuil et Gérard Depardieu dans
Jean de Florette de Claude Berri
(1986).
1...,2,3,4,5,6,7,8,9,10 12,13,14,15
Powered by FlippingBook