Automne_2004 - page 4

Cher Francis,
Tu m’invites aimablement à donner mon avis sur la situation
du cinéma, sur son avenir, et à rendre compte des difficultés que
traversent ceux qui le font.
Je pense hélas que le cinéma va mal, et que les obstacles
rencontrés aujourd’hui ne sont rien en comparaison de ceux
auxquels on se heurtera demain, si l’on n’y prend garde.
Dès ses premiers balbutiements, dans l’innocence de sa
nouveauté, dans ce premier émerveillement de sa magie, le
cinéma s’est révélé un art, un art au sens singulier du terme, et
c’est à ceux qui l’ont exercé qu’on le doit. Le cinéma est tout
entier le fait de l’artiste, du réalisateur. Et un beau film, comme
toute œuvre d’art, s’il traduit la sensibilité et la personnalité propre
de son auteur, restitue aussi à celui qui la regarde une part de lui-
même, de sa présence au monde, de son humanité.
Le cinéma tourne autour de l’homme comme la terre
tourne autour du soleil. Il fait découvrir à l’homme
moyen, à l’homme ordinaire, sa grandeur.
Pour quelques-uns de notre génération, la
personne de Roberto Rossellini représentait ce que
l’intelligence avait de plus achevé et de plus
rayonnant. La découverte de
Rome, Ville ouverte
et
du
Voyage en Italie
nous marqua pour la vie.
Nous
pressentions que cette œuvre avait sauvé ce qui nous
importait le plus et qui allait sombrer : une certaine
manière de considérer le cinéma par rapport à ce
qu’il contient de pensées et de poésie.
Depuis lors, dans notre
rapport au cinéma si “fortement teinté d’Italie” aurait dit Serge
Daney, nous n’avons cessé de penser que tout cinéaste qui ne se
confronte pas à Rossellini a cessé d’être fidèle à l’éblouissement
initial et s’expose à n’exister que dans et par la marchandise.
De grands maîtres ont imprimé leur influence sur le cinéma.
Progressivement, une détermination des genres s’est établie.
Des écoles sont nées, des vogues, des imitateurs. Le cinéma a
évolué. Parce que le monde qu’il reflète s’est transformé. Parce
que les procédés ont changé, du muet au parlant, du noir et blanc
à la couleur, et nombreux sont ceux qui le déplorent et considè-
rent que les innovations techniques ont dépouillé le cinéma
de son pouvoir subversif.
Mais aucune de ces orientations, aucune
de ces mutations n’a fait courir au cinéma de plus grand danger
que celui qui le menace maintenant : l’argent.
Il n’y a pas si longtemps encore, le cinéma était produit par
des gens qui l’aimaient, qui le connaissaient, qui en était fous,
au point de prendre tous les risques, de se ruiner souvent, de
parfois tout sacrifier à cet unique objet : l’accomplissement du
film qu’ils avaient rêvé. Le film, cela seul comptait. Aventure
sacrée à laquelle chacun se dédiait.
Effet de la mondialisation, effet de la médiatisation, effet d’un
capitalisme plus sauvage que libéral : en Europe, en France tout
au moins, la donne a radicalement changé. Un producteur aujour-
d’hui n’est plus un entrepreneur qui rêve, qui remue ciel et terre,
mais un timide gestionnaire qui gère au plus ras sa petite affaire
et, prisonnier d’un système qui ne voit pas de différence entre
le pire et le modérément mauvais, se contente de chercher l’ar-
gent là où il se trouve, auprès des chaînes de télévision. Les
chaînes de télévision… Quand on pense que le PDG de l’une
des plus puissantes d’entre elles, dans un ouvrage récemment
paru, suggère que la vocation d’une télévision est
d’offrir à l’annonceur “du temps de cerveau dispo-
nible”, en d’autres termes, d’endormir suffisam-
ment le téléspectateur pour pouvoir lui faire
ingurgiter le maximum de publicité. Orwell aurait
peut-être ri. Cela ne m’amuse guère.
Pauvre Rosselini, pauvre Walsh, pauvre
Chaplin, pauvre Renoir. Sans doute leurs œuvres
ne prépareraient-elles pas correctement l’usager
du petit écran à l’absorption de boissons gazeuses
et auraient-ils du mal,
maintenant, à réunir les
fonds nécessaires à l’éclosion de leur art.
Pourraient-ils encore dire, comme Matisse : “Je
fais ce que je veux, vous ne pouvez pas comprendre”
.
Matisse
avait raison, seul l’artiste sait ce qu’il projette, sait ce qu’il
propose, et en est maître. Le paradoxe du cinéaste est qu’il a
besoin, pour réaliser son œuvre, du concours de tiers, de leur
appui technique et financier.
Mais ce concours, de complice,
d’actif, de compréhensif qu’il était du temps des producteurs
dignes de ce nom, est devenu un instrument de toise, abaissé
par les nouveaux systèmes de production au niveau de l’audimat,
ce ratiboiseur d’intelligences. Et c’est là toute l’ironie et le pathé-
tique de ce culte de l’audimat : avoir été imposé pendant tant
d’années pour finalement apparaître comme indéfendable.
L’audimat qui n’est pas un producteur des arts avisé est
l’ennemi héréditaire du cinéma. Il le prive de sa liberté, de son
indépendance, de sa responsabilité envers ses semblables. Il
réduit le nombre d’occasions qu’il a de faire preuve de solida-
rité et d’amour. Il transforme le vivant en marchandise, néga-
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Le fait de l’artiste
Par
Pascal Thomas
, auteur-réalisateur, président de la Société des réalisateurs de films
tion de la création et de la culture au profit de la spéculation.
L’euphorie qu’il peut créer est une illusion collective. Elle est
soutenue par ceux qui y participent, pour justifier les circons-
tances qui les enrichissent.
D’ailleurs l’un des facteurs qui
contribue à cette euphorie spéculative et à l’effondrement
programmé, c’est l’illusion que l’argent et l’intelligence sont liés :
la spéculation a acheté l’intelligence.
L’art, aux yeux des chaînes de télévisions, de leurs partenaires,
de cette engeance replète qui désormais gouverne le cinéma,
n’est d’aucune utilité. Il est imprévisible, difficile à contrôler,
et surtout, il n’obéit à aucune
recette.
Or, recette, dans tous les
sens du terme, est le mot-clé du monde télévisuel marchand. Non
seulement recette dans son acception sonnante et trébuchante,
mais aussi recette, façon mode d’emploi, comment préparer sans
goût et avec succès des films propres à se garnir la panse.
Le scénario fait dorénavant office de recette et on ne dira
jamais assez le mal que les scénaristes font à la création cinéma-
tographique.
Un projet en parfaite santé, après être passé par de multiples
comités de lecture, “script-doctors”,
médecins de Molière,
esclaves des chaînes, se retrouve immanquablement à l’état de
grave malade. Aussitôt livré à l’omnipotence du responsable de
la chaîne, lequel ne sait rien de la nature du cinéma, et n’a guère
lu dans sa vie autre chose que les pages économiques de la presse,
il est épluché, décortiqué par les cent à deux cents subalternes
auquel on le confie, lesquels se moquent éperdument de la
personnalité du réalisateur, de sa manière, de ses précédents
travaux, de sa façon de traduire le monde, le réel, le frémisse-
ment de la vie. Ils ne savent rien non plus du cinéma. Ils n’en
connaissent que le box-office, le top 50 des vedettes susceptibles
de satisfaire Saint Audimat, et la liste des ingrédients censés piéger
des spectateurs moutonniers. Untel dans le rôle principal, une
pincée de ceci, une noix de cela, un peu d’édulcorant,
moins
de poivre et plus de margarine, et quelques mois, ou quelques
années plus tard, s’il n’est pas trop écœuré par la bouillie à laquelle
on a réduit son projet original, s’il en a encore le courage, ou la
faim, le réalisateur “chanceux” obtiendra enfin le droit et les
moyens de tourner un produit codifié, que n’importe qui d’autre
que lui-même aurait pu tourner, un film qui ne lui ressemblera
pas, qui ne ressemblera à personne, un film aussitôt vu aussitôt
digéré, un non-film. Un film qui passera sur le petit écran, sans
risquer de distraire le téléspectateur de la publicité.
Asservi à cette loi de dupes qu’est la loi du marché, il est à
craindre que le cinéma perde son âme, qu’il se vide de son sens,
et même de son plaisir.
Dans de telles conditions de production,
de préparation, comment espérer,
mon cher Francis, que des
films tels que ceux qui ont enchanté notre existence, éveillé notre
conscience, notre intelligence, notre goût de la vie, continuent
de voir le jour ?
Je ne sais pas s’il est possible d’inverser les systèmes de produc-
tion, de revenir à une conception plus “artisanale”, plus honnête
et plus exigeante de cette profession, de la remettre, comme elle
n’aurait jamais dû cesser de l’être, entre les mains de gens dont
c’est le métier. Nous, réalisateurs indépendants, avons peut-être
tardé à réagir et nous n’avons pas les moyens de combattre les
énormes enjeux financiers et mercantiles contre lesquels nous
nous élevons. Certains d’entre nous souhaitent l’intervention de
l’Etat, qui viendrait sauver le radeau du cinéma au nom de notre
fameuse exception culturelle française. Je suis sceptique. Je
crains qu’un ministère ne puisse exercer le mécénat au sens royal
où Charles de Noailles l’entendait, quand il offrait à Buñuel un
million de francs sans même s’enquérir du film auquel cette
fortune serait employée. Ce fut
L’âge d’or.
Un âge d’or bien
révolu, si tu me passes ce mauvais jeu de mots !
“C’était intolérable et nous nous en accommodions fort bien”,
écrivait Sartre à propos d’un temps pénible de l’histoire de
France.
Nous pensons, nous, que si c’est intolérable, nous ne
devons pas nous en accommoder. Un réalisateur, de nos jours,
s’il veut rester libre, fidèle à son rêve, ne doit compter que sur
lui, sa volonté, son énergie, et sa propre générosité.
Dans cet asile de fous, plutôt que de se soumettre,
mieux vaut
faire des films avec des riens, voie royale de l’indépendance,
films qui se feront d’autant plus remarquer qu’ils seront de ce
point de vue sains d’esprit.
Mais il
me revient alors en mémoire ces quelques lignes
qu’Emile Gallé écrivait à sa femme en 1910 : “L’artiste est
condamné à être désarmé dans la vie ; dès qu’il monte la garde
et fait l’exercice autour des intérêts matériels, il cesse d’être
artiste. J’ai espéré mener bien des choses de front, l’intérêt
des gens confiés à moi, la prospérité des miens, l’enseigne-
ment, l’art pour tous, tous ces dadas, comme un beau
quadrige. Je vois bien que nul ne saurait aussi proprement
conduire deux lièvres à la fois qu’un seul cheval borgne. Est-
ce une grande déception ?”
Quel avenir pour le cinéma
au XXI
e
siècle ?
(suite)
Quand on pense
que le PDG de l’une
des plus puissantes
chaînes suggère que
la vocation d’une
télévision est d’offrir
à l’annonceur
“du temps de cerveau
disponible”...
Anna Magnani dans
Rome, ville ouverte
de Roberto Rossellini (1945).
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