Automne_2004 - page 5

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Thierry Frémaux, vous êtes à la fois le délégué artistique du
Festival de Cannes et le Directeur de l’Institut Lumière à Lyon.
Ce grand écart n’exige-t-il pas trop de souplesse historique ?
Pas du tout : du haut des marches du Palais des Festivals à
Cannes et depuis les terrasses du Château Lumière dominant la
rue du Premier-Film à Lyon, la vue sur le cinéma est imprenable.
On dit que Louis Lumière ne croyait pas à son invention…
La légende veut en effet que Lumière évoquât une “invention
sans avenir” parce que la première séance n’attira que 33 spec-
tateurs.
Mais elle n’est pas exacte : Lumière (il s’agissait en l’oc-
currence du père Antoine et non de son fils Louis) évaluait parfai-
tement la pérennité de son cinématographe,
mais il lui fallait
résister aux offres de Georges Méliès. Alors, s’appuyant sur la
sagesse lyonnaise, il enroba ses arguments d’une prédiction défi-
nitive : “le cinématographe n’est pas à vendre et remerciez-moi,
jeune homme, il ferait votre ruine car il n’a pas d’avenir”.
Définitive, astucieuse et fausse, cette déclaration est restée, lais-
sant croire que la question de l’avenir du cinéma s’est posée dès
sa naissance.
Sauf qu’il y a une part de vrai car le cinéma va faire l’objet d’in-
nombrables prophéties…
Oui, et s’entendre plusieurs fois dire qu’il s’approchait du trépas !
Mais il faut décoder chaque événement. A la fin des années vingt,
ce n’est pas uniquement parce qu’on disait le cinéma muet
mourant que la Warner lance le cinéma sonore, reprenant un
brevet existant pourtant depuis longtemps,
mais parce que la
Compagnie allait financièrement très mal et qu’elle avait besoin
de nouveauté pour se relancer. Et quand les acteurs se mirent à
parler sur l’écran, on en profita d’ailleurs pour annoncer la mort
du théâtre ! Dans les années cinquante, c’est face à la menace de
la télévision qui s’installe dans les foyers que la Fox “invente” le
cinémascope (là aussi, le procédé inventé par un Français dormait
dans des cartons).
On reste cependant dans le financier ou le technique.
Parce que le cinéma ne peut pas oublier les
contingences techniques et financières qui lui
donnent vie.
Mais dans les années soixante, l’appa-
rition d’un discours nostalgique sur un 7
e
Art à
nouveau privé d’avenir s’appuie sur des considé-
rations esthétiques. Et paradoxalement, cela s’opère
avec le surgissement de la “modernité” (la
Nouvelle
Vague
en France, “les” nouvelles vagues en Europe,
au Japon puis aux USA), auquel s’ajoute le crépus-
cule du système des studios et la disparition progres-
sive des grands auteurs qui avaient marqué le cinéma depuis les
années trente. “C’était mieux avant” lit-on ici et là. Heureusement,
la vitalité collective des nouveaux cinéastes et la force des œuvres
feront des années soixante une décennie exceptionnelle.
On s’éloigne alors du crépuscule ?
Pas longtemps. A la fin des années soixante-dix apparaît un
discours sur la “mort du cinéma” qu’on retrouve aussi bien chez
des cinéastes comme WimWenders ou Jean-Luc Godard que chez
des critiques comme Serge Daney. Aux Etats-Unis, le jeune cinéma
américain issu d’une formidable génération d’auteurs (Coppola,
Scorsese, etc.) se heurte, à la suite du désastre financier de
La
Porte du Paradis
de Michael Cimino, à une énergique reprise en
main des studios, pour lesquels le profit redevient le centre des
préoccupations. Le cinéma américain ne s’en est pas encore tout
à fait relevé. Quelque chose s’est cassé, laissant le cinéma d’au-
teur en proie au doute.
Mais l’émergence d’un cinéma en direc-
tion du jeune public, la fabrication de nouveaux modèles d’exploi-
tation, la rénovation des salles et l’argent de la télévision permet-
tent à l’industrie de s’offrir une certaine embellie qui masque les
problèmes artistiques de fond. Et les “âges d’or” sont de plus
en plus courts.
Mais s’il n’y a plus de films et plus d’auteurs ?
Il y aura toujours des films et on saura toujours attirer des spec-
tateurs pour les voir. Et puis le cinéma a de la ressource. Par
exemple, dans les années 90, le cinéma asiatique (Iran, Taïwan,
Hong-Kong et la Chine) déferle sur l’Occident dans un somptueux
et stimulant renouveau artistique. Il impose son énergie, ses films,
ses auteurs, ses comédiens, une esthétique souvent inédite.
Aujourd’hui ?
Aujourd’hui, c’est demain ! Sur le plan industriel, il faut compter
avec les mutations technologiques liées à l’apparition du numé-
rique, au phénomène des DVD et au futur téléchargement
légal des films sur internet. Ce qui aura de nombreuses consé-
quences sur le comportement des spectateurs.
Déjà, la cinéphilie
n’est plus la même qu’il y a seulement dix ans.
Sur le plan artistique, c’est le temps des interro-
gations. Le cinéma a plus d’un siècle. Les territoires
ont-ils tous été défrichés ? Les expérimentations
sont-elles toutes faites ? Un festival comme Cannes,
qui est depuis toujours le meilleur des baromè-
tres, s’oblige à faire des hypothèses en s’ouvrant à la
vidéo (le mouvement
Dogma
cher à Lars von Trier),
au documentaire (Michael
Moore, Nicolas Philibert,
Raymond Depardon), au cinéma d’animation (
Les
Triplettes de Belleville, Shrek
).
Mais cela ne va pas
sans difficultés, en témoignent les discours tenus
autour de l’attribution de la Palme d’Or à
Farenheit 9/11,
le
film de Michael
Moore dont, au-delà du jugement critique, on a
discuté ici et là la présence en sélection officielle, comme si ce
film n’en était pas un ! Le débat est passionnant car c’est en
prenant à bras-le-corps les formes impures de sa propre
descendance artistique et technologique que le cinéma continuera
à vivre et à s’inventer. Je trouve qu’on ne se pose pas assez de ques-
tions et qu’on préfère se laisser aller à la nostalgie pour mieux
déplorer la disparition des objets sacrés du passé. Les cinéma-
thèques revisitent l’histoire des formes mais les festivals
découvrent, défrichent, comparent et valorisent.
Irons-nous encore au cinéma dans vingt ans ?
Evidemment. Le cinéma aime jouer à se faire peur parce qu’il
est habitué à vivre avec une sorte de “philosophie de la dispari-
tion”. Sur son seul siècle d’existence, il aura eu droit à des avis
de décès bien plus souvent que la littérature, la peinture ou la
musique.
Mais oui, nous irons encore au cinéma dans vingt ou
cinquante ans. En 1895, le cinématographe Lumière l’emporte sur
le kinétoscope Edison parce que les spectateurs voulaient à l’époque
voir “ensemble un film sur grand écran” pour partager le rire,
les larmes et leur regard sur le monde. Cela reste valable.
Un art
sans avenir ?
Thierry Frémaux
, délégué artistique du
Festival de Cannes, s’entretient avec…
Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière à Lyon
C’est en prenant
à bras-le-corps les
formes impures de sa
propre descendance
artistique et
technologique que le
cinéma continuera à
vivre et à s’inventer”.
Michel Simon dans
L'Atalante
, de Jean Vigo (1934).
Production Gaumont.
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