Automne_2004 - page 6

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Première époque
Jusqu’à la fin de l’ORTF (janvier 1975), la télévision n’avait
généralement accès qu’à des films plutôt anciens payés à des
prix inférieurs à leur valeur, en raison notamment du monopole
exercé par l’Office en question. Le contrat type habituel
imposait au vendeur une clause prévoyant trois diffusions sur
une période de sept ans pour un prix modique. Les relations
entre la télévision et la profession cinématographique étaient
particulièrement tendues, d’où la création de la Procirep qui
tentait de fédérer producteurs et distributeurs face à la toute-
puissante télévision.
Gens de télévision et gens de cinéma se méfiaient volontiers
les uns des autres et parfois même se méprisaient. Les hauts
fonctionnaires de la télévision d’Etat considéraient trop souvent
le cinéma comme un simple divertissement qui ne méritait
pas d’être mieux payé. Les réalisateurs de cette télévision d’Etat
avaient l’impression ne pas “faire partie du club” des créa-
teurs de films - ce qui était vrai ! – et jalousaient leurs confrères
du cinéma dont les films s’affichaient sur les
écrans des Champs Elysées.
De plus, les films,
souvent vétustes, programmés à la télévision
parvenaient régulièrement à battre certaines des
productions de prestige des Buttes Chaumont,
ce qui n’arrangeait rien...
Aux Etats-Unis, inversement, il n’existait pas
une telle dichotomie. Alfred Hitchcock, George
Cukor, John Ford,
Otto Preminger, Frank
Borzage,
Nicholas Ray, Allan Dwan, Robert
Aldrich, Samuel Fuller ou Joseph L.
Mankiewicz
n’avaient pas hésité à travailler pour le petit écran sans y voir
une dévaluation de leur talent et, parallèlement, la télévision
américaine créait une nouvelle génération de jeunes réalisateurs
tels que Steven Spielberg, Robert Altman, John Frankenheimer,
Robert Mulligan, Arthur Penn et tant d’autres qui eurent ainsi
la possibilité de tourner leurs premières œuvres.
En France, il n’existait au contraire aucune “passerelle” entre
le cinéma et la télévision en dehors de quelques exceptions :
Alexandre Astruc et
Le puits et le pendule
, Jacques Doniol-
Valcroze dirigeant Michèle Morgan dans
La bien-aimée
, Abel
Gance mettant en scène
Marie Tudor
et la politique mise en
place par Claude Contamine afin de faire tourner pour l’ORTF
des réalisateurs de cinéma. Ce fut le début d’une série presti-
gieuse: Roberto Rossellini et
La prise du pouvoir par Louis XIV
,
Orson Welles et
Une Histoire immortelle
, Robert Bresson et
Quatre nuits d’un rêveur
, Jean-Luc Godard et
Le gai savoir
.
Il convient aussi de signaler que Pierre Sabbagh, qui était alors
à la tête de la Seconde chaîne, fut le premier à la télévision fran-
çaise à créer une case hebdomadaire de Ciné-club. Celle-ci
fut inaugurée le 10 octobre 1971 avec un cycle consacré à Fritz
Lang et, comme premier film de ce qui allait devenir une case
de référence,
Docteur Mabuse le joueur
.
Seconde époque (1974-1984)
La loi de 1974 qui mit fin à l’ORTF fut une aubaine pour la
profession cinématographique qui vit les trois chaînes du service
public devenir concurrentes entre elles. Le prix des films s’éleva
rapidement, distributeurs et producteurs acceptant alors de céder
à la télévision des films récents très prisés du public. C’est ainsi
qu’ Antenne 2 put acquérir
Le corniaud
et
La grande vadrouille
,
deux spectaculaires succès du box-office français.
Plus que jamais le cinéma devenait le fer de lance de la
programmation des chaînes. L’arrivée de films
très récents contribua à augmenter la part des
films dans les statistiques d’audience et il n’était
pas rare que sur les cinquante meilleures parts
de marché de l’année les films s’octroient de
quarante à quarante cinq premières places.
La fin de l’ORTF vit parallèlement l’ère des
réalisateurs des Buttes Chaumont commencer à
s’effriter, de nouveaux metteurs en scène, venus
du cinéma concurrençant les mandarins d’hier.
Claude Chabrol fut ainsi l’un des premiers réali-
sateurs de cinéma à travailler pour le petit écran.
En 1976, FR3 qui avait, selon le législateur, une vocation ciné-
matographique, créait une case hebdomadaire de Ciné-club, “Le
cinéma de minuit”, dévolue au patrimoine cinématographique.
Troisième époque
La création de la Cinquième chaîne confiée à Silvio Berlusconi
vit, au mépris des habitudes, les films être multidiffusés et tron-
çonnées par la publicité, l’arrivée de Canal Plus en octobre 1984
officialisa la multidiffusion et offrit à ses abonnés des films très
récents (un an après leur sortie). Il s’ensuivit une banalisation
du “produit cinéma”. Les téléspectateurs qui avaient l’habitude
d’attendre plusieurs années lorsqu’ils manquaient la diffusion
d’un film eurent soudain la possibilité de voir la fin d’un film un
jour, le début le lendemain et le milieu trois jours après. “Grand
argentier du cinéma français” selon l’expression habituelle, Canal
Plus était en effet devenu l’une des principales sources de finan-
cement du cinéma. La vie des films en salles devenait en même
temps - et à cause de cela ! - de plus en plus brève. Aux six ou
sept années que représentait autrefois la vie d’un film, des plus
grandes salles aux plus petites, succédait désormais un état de
fait qui, en dehors de quelques productions spectaculaires, rédui-
sait ces plusieurs années à quelques semaines. Recommander
un film à un ami devenait dès lors une prouesse, le film ayant
souvent disparu entre-temps...
Aujourd’hui
La multiplicité des chaînes thématiques et le fait que la plupart
des chaînes du câble et du satellite,
même si elles n’ont pas la
vocation de diffuser de films, en profitent pour le faire, ont
contribué à dévaloriser les œuvres cinématographiques à la télé-
vision. Au contraire, les téléfilms produits par et pour la télé-
vision sont inédits lors de leur diffusion - ce qui n’est pas le
cas des films de cinéma ! - et peuvent n’être diffusés qu’une fois.
D’où leur succès sur des spectateurs lassés par les innombrables
diffusions de certains films et la quasi certitude de voir rapi-
dement ceux qu’ils auraient manqués.
De plus, la plupart des meilleurs cinéastes français n’hésitent
plus à tourner pour le petit écran qui leur laisse volontiers
l’indépendance souhaitée et ceci contrairement à une idée trop
souvent répandue qui parle d’une production “sous contrôle”.
Les chaînes hertziennes ne pouvant plus compter, comme
autrefois, sur l’audience des films, en profitent - tout en copro-
duisant de nombreux films par ailleurs - pour diminuer le nombre
de films programmés chaque année.
A une échéance plus ou moins grande, on peut penser
qu’en dehors des succès les plus spectaculaires et des films copro-
duits par elles, les chaînes hertziennes ne diffuseront que très
peu de films. Il se posera alors inéluctablement le problème du
financement du cinéma, les prix pratiqués par les chaînes du
câble restant dérisoires.
Délaissant les films désormais peu porteurs d’audience, les
chaînes hertziennes se souviendront-elles que le cinéma est aussi
un art dont les œuvres plus anciennes méritent d’être
programmées au même titre que des opéras ou des pièces de
théâtre ? A un moment où le DVD jetable - au fait, qu’aurait-on
entendu si on avait parlé du livre jetable ! - ramène le film au
niveau d’un produit plus éphémère que jamais, le pire est toujours
à craindre.
Le cinéma à la télévision
(brève histoire)
Par
Patrick Brion
, historien du cinéma, responsable du service cinéma à France 3
Quel avenir pour le cinéma
au XXI
e
siècle ?
(suite)
Les téléspectateurs
eurent soudain
la possibilité de voir
la fin d’un film un
jour, le début le
lendemain et le milieu
trois jours après”.
Faits divers
, documentaire de Raymond Depardon (1983).
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