Automne_2004 - page 9

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Les scénaristes
enchaînés
par la télévision
P
as de problèmes de mœurs, rien qui touche la vie poli-
tique française : les télévisions, principaux bailleurs de
fonds du cinéma en France, font peser sur les créateurs
des contraintes qui empêchent la réalisation de films déran-
geants, ou simplement hors norme. Au risque d’un appauvrisse-
ment de la production.
A quoi mesure-t-on la bonne santé d’une cinématographie ? Si
on le juge à l’aune du nombre de films produits, le cinéma fran-
çais va bien : les œuvres agréées par le Centre national du cinéma
(CNC) sont en croissance, 212 en 2003.
Mais abordons le
problème sous un autre angle. Pourquoi certains projets de films
sont-ils tués dans l’œuf ? Les exemples parlent d’eux-mêmes.
Après avoir transposé à l’écran
Extension du domaine de la lutte
,
de Michel Houellebecq, Philippe Harel voulait adapter
Les
Particules élémentaires
, du même auteur. Il a dû abandonner ce
second opus, jugé “pas diffusable selon les critères
actuels des chaînes de télé. Le propos était consi-
déré trop dur, les scènes de sexe posaient problème
même hors du prime time”.
Habituée à camper
des personnages “qui ne correspondent pas à ce
que la société attend d’eux”, Josiane Balasko envi-
sageait de signer un film sur une femme d’âge mûr
ayant recours à l’amour tarifé. Impossible ! “J’ai
essuyé un rejet absolu des décideurs. Ce qui m’in-
téressait, c’était de parler d’une femme de
cinquante ans, divorcée, seule, qui a envie, de
temps en temps, que quelqu’un la prenne dans ses
bras, la caresse avec un peu de tendresse. On m’a
dit que ce n’était pas un sujet pour moi, qu’il
manquait de gags, que je m’intéressais à des femmes dégueu-
lasses !” Têtue, l’actrice a repris son scénario et en a fait un roman,
Cliente
(Fayard).
Pourquoi Yves Boisset, spécialiste des sujets qui fâchent, ne
tourne-t-il pratiquement plus ? Parce que “les chaînes de télé-
vision coproductrices ont un droit de regard sur les scénarios.
Tout ce qui dépasse doit être rasé”. Ainsi a t-il dû renoncer à
deux projets, l’un sur la guerre d’Algérie, l’autre, écrit avec Jorge
Semprun, sur les massacres récents perpétrés dans le pays de
Bouteflika. Pourquoi Costa-Gavras a-t-il beaucoup de mal à
monter son prochain film, avec José Garcia ? Parce qu’il traite
du chômage, et qu’à la télé on trouve que ce “n’est pas gai” !
Sélectionné au Festival de Cannes en 2001,
Clément
, le
premier long métrage d’Emmanuelle Bercot, n’est sorti en
salles qu’en 2003. Parce que cette cinéaste qui ne crée pas
“dans le sens de la normalité, de la conformité” a mis deux ans
à accepter les coupes que lui imposaient ses producteurs,
Telfrance et Arte. Le film dépeignait une relation amoureuse
entre une femme de 30 ans et un jeune garçon de 13 ans. Elle
a compris que si elle n’ôtait pas deux scènes d’amour entre la
jeune femme et son partenaire, “par crainte d’attaques
d’associations familiales extrémistes”, son film reste-
rait sur une étagère. La suspicion de pédophilie est
l’un des critères de blocage.
Notre époque est-elle plus prude qu’avant ? Il est
indéniable que la censure se durcit de plus en
plus, notamment depuis le rapport de Blandine
Kriegel, qui, chargée de réfléchir sur les dangers de
la violence à la télévision, s’en est prise à la commis-
sion de classification des films de cinéma, qu’elle
préconisait de réformer.
Mais la véritable cause de cette situation qui pousse
les créateurs à l’autocensure et à l’inhibition, c’est le
mécanisme de financement des films. Aujourd’hui,
quasiment plus un film ne peut se faire sans l’apport
d’une chaîne de télévision. Et pour avoir une chance d’être
accepté, un projet doit se conformer aux normes et aux exigences
des chaînes, qui ne raisonnent pas en termes de création et de
commerce cinématographique mais en termes de marché audio-
visuel, de cases horaires, de produits diffusables en prime
time et susceptibles d’attirer les annonceurs. Le pouvoir des
chaînes est devenu tel qu’elles imposent de véritables diktats sur
le genre ou le contenu des films.
Priorité au divertissement
Ces diktats, on les connaît. Pas de problèmes de mœurs, rien
qui touche de près ou de loin à la politique en France. Et priorité
absolue au divertissement, avec droit de regard (figé) sur le casting.
A l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur, Xavier
Duringer a vu annuler un film adapté du livre de Dominique
Vasseur, ancien médecin de la prison de Fresnes, avec Emmanuelle
Béart. “Tout est formaté, dit Hervé Bérard, de la Société des réali-
sateurs de films (SRF) : le casting, les sujets. Les scénaristes sont
aux ordres.” Auteur de
Kirikou et la sorcière
, un dessin animé qui
se passe en Afrique,
Michel Ocelot a affronté des mois durant un
fonctionnaire de France 3 qui voulait lui imposer de mettre des
soutiens-gorge aux indigènes. “Les chaînes ne veulent pas des
films, elles veulent des comédies et des événements médiatiques,
surenchérit Michèle Halber-stadt, productrice. Le prochain film
d’Alain Corneau, où Sylvie Testud joue la mère d’une petite
fille qui ne parle pas, je vais le financer sans elles.” “Aujourd’hui,
dit Bertrand Tavernier, les deux tiers de mes films, de
Le juge et
l’assassin
à
L’appât
en passant par
Coup de torchon
, ne pourraient
pas se faire. Pour celui que je viens de tourner,
Holy Lola
, où l’hé-
roïne va adopter un enfant au Cambodge, on m’a dit qu’Isabelle
Carré n’était pas une actrice prime time !”
La télévision fait inscrire ses menaces sur papier : toute inter-
diction décidée par la commission de censure compromettra
financement et diffusion. La première version du premier
film de Frédéric Schœndœrffer,
Scènes de crime
, était interdite
aux moins de 12 ans. La chaîne coproductrice l’a obligé à couper
les scènes incriminées et à repasser devant la commission, afin
d’obtenir un “tous publics”, sous peine de rupture de son contrat.
“Les gens de la télévision ont une vision de la France contem-
poraine totalement fausse et archaïque, dit le jeune réalisa-
teur Sébastien Lifshitz, auteur de
Wild Side
. Leur représenta-
tion des gens de notre âge est en décalage avec la réalité.”
Humbert Balsan est un battant : “Les producteurs sont là pour
que les sujets dérangeants se fassent !” dit-il. Il s’active actuel-
lement à faire aboutir deux projets dont les choix artistiques ont
été jugés trop audacieux par les chaînes :
L’homme de
Londres
, adapté de Georges Simenon par Bela Tarr, qui a le tort
d’être hongrois, et
Il sera une fois
, de Sandrine Veysset, qui a
effrayé à cause de la forme qu’elle a choisie, le conte.
Humbert
Balsan reconnaît que les auteurs sont poussés à s’autocensurer
mais note que, paradoxalement, c’est sur une chaîne de télévi-
sion, l’unité fiction d’Arte, que l’on trouve le plus de liberté. “La
production française est molle. Il faudrait une volonté politique
pour renforcer le service public, créer au sein de l’avance sur
recettes un département doté de moyens importants pour
permettre des explorations. Les films français s’exportent moins,
ils ne figurent plus aux palmarès des grands festivals. Il faut doper
la véritable création.”
L’avance sur recettes ne remplirait-elle plus sa tâche ? Dans
un milieu où, par crainte de mesures de rétorsion, règne une
certaine omerta, il se dit ici et là que cette commission joue
un rôle d’amplificateur du succès au lieu de s’appliquer à corriger
les lois du marché et, plutôt que d’aider des films à se monter,
n’accorde son aide qu’aux projets qu’elle est certaine de voir
aboutir. “Les aides d’état sont distribuées n’importe comment”,
confie un réalisateur qui salue Mathieu Amalric d’avoir eu le
courage, lorsqu’il présida le jury du dernier Festival de Clermont-
Ferrand, de ne distribuer aucun prix : “Tous les films en compé-
tition avaient eu des aides publiques, et c’était des navets.”
Jacques Le Glou, qui exporte le cinéma français à l’étranger, s’in-
surge lui aussi : “Il y a un affaissement général de la profession,
un déclin du goût, une abdication devant la frilosité des chaînes
qui veulent des produits fédérateurs.”
En charge de la production cinéma sur France 2, Pierre Heros
proteste contre cet amalgame : “Les chaînes privées ont leur
logique,
mais nous ne faisons pas le même métier. Près de 80
films ont été aidés par les chaînes du service public. Sur France
2, un tiers des films sont destinés au prime time,
mais le reste
ne dédaigne pas l’originalité. J’ai coproduit le documentaire
d’Henri Alleg sur la torture en Algérie !”
Et de rappeler qu’à Cannes, les films d’Agnès Jaoui, de
Raymond Depardon, d’Emir Kusturica et de Jean-Pierre Améris
sont à son catalogue.
Mais alors, pourquoi ce malaise des
réalisateurs s’inquiétant de l’engrenage infernal qui les contraint
à remplacer la recherche et l’imagination par la confection de
produits manufacturés ?
Jean-Luc Douin
,
Le Monde
, 13 mai 2004
Quel avenir pour le cinéma
au XXI
e
siècle ?
(suite)
Pourquoi
Costa-Gavras a-t-il
beaucoup de mal
à monter son
prochain film,
avec José Garcia ?
Parce qu’il traite du
chômage, et qu’à la
télé on trouve que
ce “n’est pas gai”.”
Louis Jouvet dans
Drôle de drame
, de Marcel Carné (1937).
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