Automne_2005 - page 11

21
20
échappé à la tendance et de nombreux “coupables” ont été
accusés : la faute à sa mère, à la famille et particulièrement à
Paul, à Rodin, aux critiques d’art, à l’Etat, à la psychiatrie de
son temps, à la société, au puritanisme, pourquoi pas au diable ?
L
E
D
ÉLIRE PARANOÏAQUE
:
SES FACTEURS GÉNÉTIQUES ET
SES FACTEURS FAVORISANTS
.
Les facteurs prédisposants génétiques sont indiscutables et
désormais indiscutés. Une prédisposition héréditaire à cette
maladie est présente dans les gênes familiaux (ce
qui ne signifie pas que tous les membres de la
famille en soient porteurs, c’est-à-dire que Paul
Claudel était lui-même prédisposé à être délirant,
même si son comportement de catholique fervent,
rejetant sans pitié Ysé et son enfant dont il était le
père, est assez déconcertant). On trouvera égale-
ment des facteurs génétiques de mélancolie dans la famille de
Vincent van Gogh.
Aux facteurs génétiques se superposent des facteurs favori-
sants, acquis
:
la condition d’une femme sculpteur dans les
années 1890 est indéniablement de nature à décompenser
un terrain prédisposé et il suffit d’invoquer la situation person-
nelle,
matérielle et financière de Camille, pour comprendre
qu’elle ait pu la déséquilibrer.
Faisons comparaître les “accusés” :
Auguste Rodin
Il est à la fois le maître, l’amant (et peut-être le père d’un ou
des enfant(s) que Camille aurait conçus de lui).
Le Maître
Il a 44 ans en 1884 lorsqu’il rencontre
Camille, 20 ans, dans une école de sculpture de la rue Notre-
Dame-des-Champs où il enseigne. Avant de s’adonner à la sculp-
ture, il avait décidé à 22 ans d’entrer dans les Ordres mais n’est
resté qu’un an au couvent des Pères du Saint-Sacrement. Il vit
avec une compagne, Rose Beuret, couturière, dont il aura un
fils en 1866,
mais ne l’épousera qu’à 77 ans, dans l’année où ils
décèderont tous deux.
Les délires de Camille brouillent les jugements du Maître et
de l’élève sur leurs œuvres respectives. Camille “a-t-elle fait du
Rodin”, ou Rodin s’est-il mis à son tour “à faire du Camille
Claudel” ? Impossible de répondre formellement mais nul
ne conteste qu’ils aient pu s’influencer mutuellement.
L’amant
Il n’est pas douteux que le Maître a été passion-
nément amoureux de son élève.
“Je t’embrasse les mains,
mon amie, toi qui me donnes des
jouissances si élevées, si ardentes, près de toi,
mon âme existe
avec force, lui écrit-il en 1886.
Mon âme a eu sa floraison,
tardive hélas. Il a fallu que je te connaisse et tout a pris
une vie inconnue,
ma terne existence a flambé dans un feu
de joie.
Merci car c’est à toi que je dois toute la part de ciel
que j’ai eue dans ma vie...
Dans quelle ivresse je vis quand
je suis auprès de toi (...). Ah ! Divine beauté, fleur qui parle,
et qui aime, fleur intelligente,
ma chérie.
Ma très bonne, à
deux genoux, devant ton beau corps que j’étreins”.
“Un jour que Rodin me rendait visite, écrit en
1932 Eugène Blot à Camille, je l’ai vu soudain
s’immobiliser devant ce portrait, le contempler,
caresser doucement le métal et pleurer.
Oui,
pleurer. Comme un enfant. Voilà quinze ans qu’il
est mort. En réalité, il n’aura jamais aimé que
vous, Camille, je puis le dire aujourd’hui.
Oh !
Je sais bien, Camille, qu’il vous a abandonnée, je ne cherche
pas à le justifier. Vous avez trop souffert par lui.
Mais je ne
retire rien de ce que je viens d’écrire”.
Malgré l’insistance de Camille, Rodin ne se résoudra jamais
à répudier Rose Beuret, dont il s’estime redevable et qui
convient à sa liberté ménagère et artistique. Camille, jalouse
de sa rivale et douée pour la caricature,
moquera férocement
-
Le système cellulaire
,
Le réveil, Le Collage
(de deux posté-
rieurs, 1892) - la liaison de Rodin avec cette femme vieille et
laide, liaison qui dans son œuvre suscitera
L’Age mûr
, ce
groupe dont l’homme central est en déséquilibre entre une
femme qu’il protège de son bras droit, et une jeune femme
agenouillée (
L’implorante
) qui le tire par le bras gauche.
Il n’est pas moins douteux qu’outre Rose, l’amant fut infidèle
à Camille : “Surtout, ne me trompez plus” lui écrit-elle d’un
séjour d’été à l’Islette.
Il est certain, enfin, que Camille n’accepte pas l’infidélité
de Rodin, comme en témoigne ce curieux serment qu’elle a
probablement suscité : “Pour l’avenir à partir d’aujourd’hui
12 octobre 1886, je ne tiendrai pour mon élève que Mlle
Camille Claudel et je la protégerai seule par tous les moyens
que j’aurai à ma disposition par mes amis qui seront les siens,
surtout par mes amis influents. Je n’irai plus sous aucun
prétexte chez Mme... à qui je n’enseignerai plus la sculp-
ture. Après l’exposition (...), commencement d’une liaison
indissoluble après laquelle Mlle Camille sera ma femme. Je
serais très heureux de pouvoir offrir une figurine en marbre
si
Mlle Camille le veut bien accepter.
D’ici 4 à 5 mois,
d’ici au mois de mai, je n’aurai aucune femme, sans cela les
conditions sont rompues”.
Serment parjuré, la rupture se confirmera après onze ans de
liaison : il a 55 ans, elle en a 31.
Le Père (?)
Certains biographes ont estimé, sans élément de
certitude, que les séjours de Camille à l’Islette étaient motivés
par une (ou plusieurs) grossesse(s) conçue(s) de Rodin et avortée(s).
Quoi qu’il en soit, une liaison de onze ans passionnelle,
compliquée et dramatiquement rompue, ne pouvait pas ne pas
être cruelle et favoriser la décompensation d’un désordre mental
latent chez Camille.
La Famille
La mère de Camille, horrifiée par le mode de vie indépen-
dant de sa fille et par sa liaison avec Rodin, la déteste (“Elle a
tous les vices... Elle a été son propre bourreau”) et lui
préfère Louise. L’asile palliera ses peurs et rancœurs, et malgré
les propositions des médecins, elle n’acceptera jamais, la guerre
finie, qu’elle revienne en région parisienne et n’ira jamais la
voir à Mondevergues.
On a tant écrit sur la relation Paul et Camille Claudel qu’il
n’est pas nécessaire de rappeler combien Paul a été présenté
en monstrueux hypocrite, égoïste, davantage préoccupé de sa
carrière de diplomate et de son œuvre que du bonheur de sa
sœur dont il aurait salué trop tard le génie. Il a droit à deux
circonstances atténuantes : ambassadeur, il est très absent de
France ; peut-on ignorer ensuite que la folie de sa sœur a pu
lui faire peur, comme le fou fait peur ? Il fait peur parce qu’il
nous renvoie à la part de folie qui sommeille en nous tous, la
folie ordinaire d’être des hommes de désirs illimités et insatia-
bles. “J’ai toujours eu le dégoût des fous, des passionnés, des
excités” dira Paul à Jean Amrouche !
Si un reproche indiscutable peut être fait à la famille Claudel,
quelles que soient les foucades de Camille et la souffrance
causée par son délire, c’est de n’avoir pas apporté le soutien
affectif qui aurait pu, sinon enrayer l’évolution de la maladie et
ses conséquences, au moins retarder son évolution.
On évoquera ici tout ce qu’ont reçu de leur famille ou
amis Frédéric Nietzsche, Virginia Woolf et Théolonius Monk
par exemple.
Entrepris précocement, écrit Brigitte Fabre-Pellerin,
psychiatre et psychanalyste, “un soutien psychothérapeutique,
voire une psychanalyse, auraient peut-être suffi (à aider Camille).
La médecine, la psychiatrie
A la peur inspirée par sa folie, qu’opposent la médecine et
l’entourage de Camille ? La mise à l’écart, la distance, l’en-
fermement, présumés protéger la malade,
mais qui en réalité
rassurent son entourage : si elle délire là-bas, tant pis...
C’est donc à la demande de sa famille, particulièrement de
Paul, effrayé par le comportement de plus en plus aberrant de
sa sœur, que le Docteur Michaux, voisin de l’artiste au quai
Bourbon, rédige le 7 mars 1913 un certificat dit “de placement
volontaire” (par opposition au placement d’office décidé par la
force publique) : “Je soussigné, docteur en médecine de la
Faculté de Paris, certifie que Mademoiselle Camille Claudel
est atteinte de troubles intellectuels très sérieux ; qu’elle porte
des habits misérables ; qu’elle est absolument sale ; ne se lavant
certainement jamais ; qu’elle a vendu tous ses meubles, sauf un
fauteuil et un lit ; que depuis plusieurs mois, elle ne sort
plus dans la journée,
mais qu’elle fait de rares sorties au milieu
de la nuit ; qu’elle a toujours la terreur de la bande à Rodin ;
que son état, déjà dangereux pour elle à cause du manque de
soins et même parfois de nourriture, est également dangereux
pour ses voisins et qu’il serait nécessaire de l’interner dans une
maison de santé”.
Certificat très discutable, fond et forme, qui sera réécrit à la
demande du médecin de l’asile de Ville-Evrard, car les consi-
dérations “sociales” y primaient sur les notions médicales.
La légitimité de l’internement de Camille sera contestée
aussitôt après par une large campagne de presse orchestrée
contre “l’église catholique et la soldatesque”, contre la loi de
1838 qui autorisent ces internements d’office.
Camille décrit aussi son internement le 13 mars 1913 à l’asile
de Ville-Evrard (elle a 48 ans, Rodin en a 73) : “Lundi dernier,
deux forcenés sont entrés chez moi, quai Bourbon,
m’ont saisie
par les coudes et m’ont lancée par la fenêtre de mon apparte-
ment dans une automobile qui
m’a conduite dans une
maison de fous. J’ignore mon adresse, si vous pouviez la trouver
vous me le direz. C’est Rodin qui se venge et qui veut mettre
la main sur mon atelier”.
Elle ne cessera jamais de se révolter contre la violence qui
lui a été faite, se dit “privée de liberté, comme une criminelle”,
“ensevelie”, “désespérée”, “remisée”. Elle écrit à Paul “ta sœur
est en prison”. Elle refuse de s’alimenter, perd plus de 20 kilos.
En 1914, la guerre et la proximité des combats obligent à
déplacer tous les pensionnaires de l’asile de Ville-Evrard vers
celui de Mondevergues dans le Vaucluse, au terme d’un voyage
éprouvant. On imagine aisément la précarité des conditions
de vie aggravées par la seconde Guerre mondiale, durant
laquelle de nombreux aliénés mourront de faim. Camille y
décède en 1943.
C’est grâce à Théo Van Gogh et au pasteur Salles, si elle
n’a pas succédé là-bas à Vincent Van Gogh, qui avant de se
suicider à Auvers, avait été dirigé vers une clinique de Saint-
Rémy-de-Provence plutôt qu’à Mondevergues, où populace et
police d’Arles le voulaient enfermer comme fou dangereux.
L’enfermement, disions-nous, n’est aucunement thérapeu-
tique et le délire de Camille s’aggrave à l’asile, où elle va
Artistes maudits,
vous avez dit “maudits”?
Page précédente : Camille Claudel vers 1884,
Musée Rodin.
Page suivante : Camille Claudel vers 1905.
Camille “a-t-elle
fait du Rodin”, ou
Rodin s’est-il mis à
son tour “à faire du
Camille Claudel” ?”
1...,2,3,4,5,6,7,8,9,10 12,13
Powered by FlippingBook