Automne_2005 - page 12

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couleur du temps. Excusez ce manquement à votre appel
éploré” (1905).
Tandis que Mathias Morhardt s’apprête à lui consacrer dans
le
Mercure de France
un article élogieux, elle le réfrène et
écrit à Rodin à son sujet : “Vous avez bien fait d’empêcher
Morhardt de publier l’article qu’il avait préparé sur moi ; il
était destiné à attirer sur moi des colères et des vengeances
dont je n’ai certes pas besoin. Vous savez bien d’ailleurs quelle
haine noire me vouent toutes les femmes aussitôt qu’elles me
voient paraître, jusqu’à ce que je sois rentrée dans ma coquille,
on se sert de toutes les armes ; et de plus, aussitôt qu’un
homme généreux s’occupe de me faire sortir d’embarras, la
femme est là pour lui tenir le bras et l’empêcher d’agir”.
Van Gogh, loin de rechercher la renommée, la récuse, il en
est “peiné”.
Dans le mois de l’exposition de Bruxelles
mentionnée ci-dessus, le critique d’art Georges-
Albert Aurier, qui a vu ses toiles à Paris chez Théo,
lui consacre dans le
Mercure de France
une
longue, intelligente et élogieuse analyse.
Vincent s’estime indigne de l’éloge : “Merci beau-
coup, répond-il à Aurier (...). Vous me faites de la
couleur avec vos paroles mais je ne mérite pas
d’être ainsi distingué (...), c’est tellement exagéré. Réservez vos
éloges pour Gauguin et pour Monticelli. Car la part qui m’en
revient ou reviendra demeurera, je vous l’assure, fort secon-
daire”. Il n’arrête pas là sa démarche de refus et dépréciation :
“Prie M. Aurier, demande-t-il à son frère, de ne plus écrire des
articles sur ma peinture (...), il se trompe sur mon compte
puisque réellement je me sens trop abîmé de chagrin pour
pouvoir faire face à la publicité”. Dans le cas où l’article d’Aurier
ferait des vagues en Hollande, il écrit à sa mère : “J’ai été peiné
quand je l’ai lu ; c’est tellement exagéré” Il est normal, répète-
t-il à son frère, que Gauguin et Emile Bernard qui sont jeunes
(le premier est plus âgé que lui !), talentueux,
méritants, expo-
sent. Eux, ils “doivent vivre et (...) se frayer leur sentier”. “En
ce qui me concerne, je suis voué au malheur et à l’insuccès”,
“je désespère presque ou tout à fait de moi”.
La “société” contemporaine
On arrive ici à Antonin Artaud qui a écrit sur Vincent Van
Gogh un très beau livre :
Van Gogh, le suicidé de la société.
On se souvient du contexte : sollicité pour rédiger la préface
du catalogue d’une exposition Van Gogh, Artaud s’est iden-
tifié au peintre pour régler ses comptes avec ses médecins
de l’asile de Rodez, ceux de Vincent, le Docteur Gachet
surtout, et la société de son temps. On se souvient de la thèse
du livre : “Vincent ne s’est pas suicidé dans un coup de folie”,
a protesté Artaud, il est “le suicidé de la société, absoute,
consacrée, sanctifiée et possédée. C’est la logique de l’homme
moderne, de ne plus pouvoir vivre ni penser qu’en aliéné de
cette société”. “Un aliéné, ajoute Artaud, est aussi un homme
que la société n’a pas voulu entendre”.
Revoilà la faute à... ! Artaud a tort, la société ne saurait être
rendue responsable de tous les maux. Artaud a raison,
cette société a ouvert les portes de ses asiles, propose ses
supermarchés de consommation, ses maîtres à pensée unique,
ses désinformations surmédiatisées et, si cela ne suffit pas,
des tranquillisants en-veux-tu-en-voilà.
Mais fait-elle assez
pour ses artistes ? Pourquoi eux qui vouent leur vie aux arts,
et comme Vincent y risquent leur vie, sont-ils si peu consi-
dérés ? Que fait-on pour que les jeunes entrent davantage
dans les musées voir leurs œuvres ?
D
E L
ŒUVRE
À
LA FOLIE
,
DE LA FOLIE
À
L
ŒUVRE
Restent à scruter trois interrogations relatives aux artistes
“maudits” :
1. L’effort gigantesque de la création déstabilise-t-il des natures
fragiles ?
2. La folie et sa souffrance influencent-elles l’œuvre et sa spéci-
ficité ?
3. La création artistique est-elle thérapeutique ?
A ces intéressantes et difficiles questions, il est impossible
d’apporter dans le cadre de cet article des réponses simples et
brèves. Essayons les témoignages des intéressés.
- 1. L’œuvre de Camille, les difficultés gigantesques,
physiques et financières, de sa réalisation, la terrible décep-
tion de la liaison avec Rodin, ont-elles décompensé une
prédisposition latente au délire paranoïaque ? La réponse est
oui. Elle porte elle-même, dans cette lettre à Eugène Blot, un
jugement sans complaisance sur la difficulté de son métier :
“Il est en effet avéré pour moi que je suis la plaie, le choléra
des hommes bienveillants et généreux qui s’occupent de la
question d’art et que, lorsqu’on me voit arriver avec mes plâtres,
je ferais fuir l’Empereur du Sahara lui-même. A vrai dire, j’ai-
merais mieux avoir un métier plus séduisant et qui attire le
monde au lieu de le faire sauver (...). Cet art malheureux est
plutôt fait pour les grandes barbes et les vilaines poires que
pour une femme relativement bien partagée par la nature”.
“Mon travail à moi, a écrit Vincent dans sa dernière lettre
à son frère Théo, non postée et retrouvée dans son porte-
feuille après son suicide, j’y risque ma vie et ma raison y a
sombré à moitié”.
On ne saurait évidemment assimiler des situations incom-
parables et des troubles mentaux différents. Vincent Van
Gogh, lui, souffre de dépression mélancolique. “La santé va
fort bien sauf souvent beaucoup de mélancolie”. Est-il capable
de se remettre à peindre, qu’il constate aussitôt : “Cependant
la mélancolie me prend souvent avec une grande force” (...)
“car il me reste des désespérances intérieures d’assez gros
calibre”. Cette souffrance irréductible s’associe à l’autodé-
préciation, particulièrement de ce qui lui importe le plus, sa
peinture. Il peint moins bien que les autres : “Je sens mon
infériorité à côté de tant de Belges qui ont énormément de
talent (...). Sur un passé tant vermoulu et ébranlé comment
pourrais-je bâtir un édifice prédominant ?”.
Van Gogh pouvait-il relever son défi herculéen auto-
imposé : “J’ai toujours du remords et énormément quand je
pense à mon travail si peu en harmonie avec ce que j’aurais
désiré faire” ? De la vie, il attendait l’avancée de ses aspi-
rations de fraternité et de reconnaissance des arts. “Et des
rêves, ah ! Des rêves ! a dit Emile Bernard. Expositions
géantes, phalanstères philanthropiques d’artistes, fondations
de colonies dans le Midi et ailleurs, envahissement des milieux
publics pour la fameuse rééducation des masses...”.
Quelle que soit la nature du trouble, comment ne pas invo-
quer dans la décompensation d’un équilibre mental précaire,
le défi de l’œuvre à inventer, la lutte de Jacob contre
l’Ange, le poids du rocher de Sisyphe ? Quelle vie, quelle
œuvre pourront jamais satisfaire complètement un artiste ?
- 2. La violence croissante du délire et la souffrance terrible de
la délirante ont-elles influencé l’œuvre de Camille ?
Le pathétique de certaines figures (
Imploration
) donne la
réponse.
De là à soupçonner un grain de folie indispensable
à l’œuvre de “génie”, c’est un pas à ne pas franchir. Il faudrait
commencer par définir le “génie”, que Marcel Proust traitait
avec beaucoup d’humour, évoquant sur ce sujet l’axiome d’un
médecin : “Le génie peut être voisin de la folie”. Et “si la prin-
cesse avide de s’instruire insistait, il n’en disait pas plus”, car
c’est “tout ce qu’il savait sur le génie,
moins démontré que la
fièvre typhoïde ou l’arthritisme”.
On ne saurait néanmoins, imaginer deux Camille, l’une
d’yeux, de bras et de mains qui sculptent, l’autre, “en dehors
des heures de service”, comme l’on dit des fonctionnaires,
malheureuse proie de ses délires crucifiants.
- 3. La création artistique est-elle thérapeutique ?
L’œuvre de Camille semble l’avoir déstabilisée plutôt que
protégée. L’eût-elle aidée si elle avait pu sculpter pendant son
internement ?
“Si nous sommes un peu fous” a écrit Vincent Van Gogh, ne
sommes-nous pas protégés “par ce que nous disons du pinceau” ?
“Plus je deviens dissipé,
malade, cruche cassée, écrit-il, plus
je deviens artiste, créateur...”. Vincent était donc conscient que
ses crises, cathartiques, guérissaient son mal-être : “J’aime
beaucoup à croire que les maladies nous guérissent parfois,
c’est-à-dire qu’alors que le malaise sort en crise, c’est une chose
nécessaire au recouvrement d’un état de corps normal”.
Les citations relatives à Camille Claudel sont extraites de
Correspondance
excellemment éditée par Anne Rivière et Bruno Gaudichon (Art et Artistes,
Gallimard, 2003). Celles concernant Vincent Van Gogh sont tirées de
La face
humaine de Vincent Van Gogh
, François-Bernard Michel (Grasset, 1999).
jusqu’à soupçonner sa mère d’avoir empoisonné son père, mort
de sa bonne mort à 84 ans. Ses modèles, affirme-t-elle, “procè-
dent d’un art nouveau que j’avais découvert, un art qui n’a jamais
été connu sur la terre...”
Médiocrité des médecins de Camille, autant que de ceux de
Van Gogh. On ne leur reprochera pas les médicaments effi-
caces qu’ils n’ont pas,
mais le soutien psychologique qu’ils
détiennent et n’ont pas apporté. Afin d’exhorter
son frère à la patience et à la résignation, Théo
plaida la défense des médecins : “Les médecins ne
peuvent pas grand-chose”. Libre à toi, objecta
Vincent, de penser cela,
mais il est au moins une
chose qu’ils peuvent faire : vous donner une
“poignée de main plus cordiale, plus douce que
bien d’autres mains”. Ou encore, “vous donner leur présence.”
Les mécènes et l’Etat
Ont-ils été défaillants à l’égard de Camille ?
Des déplorations partiellement infondées
Si aucun
artiste ne reçoit jamais tout le soutien qu’il mériterait (ou estime
mériter), prétendre que Camille n’a pas été soutenue serait
inexact.
Des commandes lui ont été passées dès la réalisation
de ses premières œuvres, tardivement ou insuffisamment payées
peut-être. Elle n’était pas une femme d’argent et souhaitait
seulement pouvoir travailler et vivre dignement de son travail,
mais combien d’artistes de son temps auraient aimé être
soutenus par des mécènes-acheteurs, tels que Gustave Geffroy,
Eugène Blot,
Maurice Fenaille, Karl Boës, Rodin lui-même,
ainsi que par le ministère des Beaux-Arts ?
Vincent Van Gogh, rangé lui aussi parmi les peintres maudits
parce que son temps l’aurait méconnu, n’a pas eu autant de
mécènes que Camille,
mais il ne fut pas aussi méconnu qu’on
le répète. En janvier 1890 - il a 37 ans -, le Salon des Vingt l’ex-
pose à Bruxelles en compagnie de Cézanne, Pissarro, Redon,
Renoir, Sisley et Toulouse-Lautrec !
Des refus de promotion, lorsque l’artiste “s’auto-
maudit”
Le ou la “maudite”, contribue parfois à son insuffi-
sante reconnaissance. Ainsi, Camille ne favorise pas les propo-
sitions qui lui sont faites : “J’ai beaucoup réfléchi à l’exposition
pour laquelle vous êtes assez aimable de m’offrir votre salle
(...).
Mais je suis un peu effrayée par le transport de toutes ces
choses si fragiles et aussi par la note effrayante que me présen-
tera mon camionneur. Grâce à l’état toujours florissant de mes
finances, rien que cette seule raison suffirait à me faire reculer.
Et puis je doute à moi toute seule d’intéresser assez le
public pour y trouver un résultat convenable. Au fond je crois
que vous et moi y trouveraient beaucoup d’embarras et peu
de satisfaction”. (Camille Claudel, lettre à Karl Boës, nov. 1901).
Elle refuse également l’invitation d’Eugène Blot à exposer
au Salon d’Automne :
“... Je ne puis me présenter au public avec les toilettes que
je possède à l’heure qu’il est. Je suis comme Peau d’Ane ou
Cendrillon condamnée à garder la cendre du foyer, n’espé-
rant pas de voir arriver la Fée ou le Prince charmant qui doit
changer mon vêtement de poil ou de cendre en des robes
Artistes maudits,
vous avez dit “maudits”?
Ci-contre : Paul Claudel vers 1905.
Un aliéné est
aussi un homme que
la société n’a pas
voulu entendre”.
Antonin Artaud
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