Automne_2005 - page 5

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Nadine Eghels : L’Académie vient de creér une huitième
section consacrée à la photographie, la consacrant ainsi comme
l’un des Beaux-Arts. Vous qui avez traversé toute l’évolution
de la photographie au XX
e
siècle, comment accueillez-vous
cette nouvelle ?
Marc Riboud
: C’est évidemment une chose importante et
intéressante.
Dans tous les moyens d’expression, il y a des
classiques, et la pratique d’un art, quel qu’il
soit, passe par l’apprentissage des classiques.
Oui, la photographie est aujourd’hui un art à
part entière. Elle connaît actuellement un
grand bouleversement des techniques, qui tout
en ouvrant un nouveau champ, place au rang
de classiques les pratiques traditionnelles.
Dans les premiers temps de la photographie,
les photographes ne se considéraient pas
comme des artistes. Seuls quelques-uns d’entre
eux, Kertezs par exemple, signaient des tirages...
Mais Cartier-Bresson a toujours gagné sa vie comme photo-
graphe de reportage, il n’a jamais voulu se faire appeler
artiste, c’était presque dégradant pour lui. Pour le jeune
homme qui se lance dans une pratique artistique, il est utile
d’avoir un maître... Pour moi, ce fut Cartier-Bresson,
c’était bien plus qu’un maître, un tyran... salutaire ! Pas un
jour ne se passait sans qu’il photographie ! Il achetait du film
au mètre, faisait énormément de photos, les faisait tirer le
soir. Il voyageait partout, connaissait la terre entière. Il avait
une véritable passion pour la vie, et plus qu’une technique,
c’est bien cela qu’il s’agit de transmettre, et qui constitue
finalement la nature profonde de l’artiste, et qui fonde
l’œuvre. C’est la passion qui permet de croire à ce que l’on
fait. La vraie satisfaction, ce n’est pas d’avoir une photo
publiée,
mais de savoir ce qui différencie une
bonne photo d’une mauvaise.
Dans la forme
et le fond.
Henri Cartier Bresson disait que
pour voir si une photographie est bonne, il faut
la regarder à l’envers. Ainsi, on en oublie le
sujet,
mais on en perçoit les formes. Et on voit
si elle tient. C’est cela qui est passionnant dans
la photographie. La photographie est un instan-
tané. Il y en a des milliards, d’instants. Il faut
choisir le bon.
N.E . : Comment voyez-vous l’avenir de la photographie
aujourd’hui ?
M.R. :
Qu’est-ce que la photographie ? C’est un moyen
d’expression qui se sert d’un outil, l’appareil photographique,
lequel a connu depuis les années trente beaucoup d’avan-
cées, et surtout ces dernières années. Le virtuel introduit un
très grand bouleversement des pratiques.
N.E . : A l’époque de ce bouleversement, la photographie
a-t-elle sa place à l’Académie des Beaux-Arts ?
M.R. :
Il y en aura toujours certains qui trouveront cela
pontifiant, pas en phase avec l’effervescence censée caracté-
riser l’artiste. Le photographe photographie, il est accoutumé
à être témoin de certaines vanités etc., et n’a pas l’habitude
d’être lui-même à l’honneur. Il y aura forcément des ricane-
ments... Ceci dit, comme tous les moyens d’expression, la
photographie est désormais un art classique, au sens où il se
construit à partir d’une discipline et d’un apprentissage...
n’est-ce pas là aussi le sens du mot «académie» ?
La forme et le fond
Rencontre avec
Marc Riboud
, photographe
Dossier
Comme tous les
moyens d’expression,
la photographie est
désormais un art
classique, au sens où il
se construit à partir
d’une discipline et
d’un apprentissage...”
Marc Riboud,
Chine,
Opéra de Pékin
(Paul Andreu, architecte), 2004.
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