Automne_2005 - page 9

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Le Voleur d’images, une galerie et
une maison d’édition de photographie
Rencontre avec
Véronique de Folin
Nadine Eghels : Vous avez ouvert récemment à Paris une nouvelle galerie consacrée à la
photographie, Le Voleur d’images. Comment est né ce projet, et quelle est sa singularité ?
Véronique de Folin : Le déclencheur fut un voyage effectué il y a quatre ans, dans le désert
d’Atacama au Chili. A la fin de ce voyage, j’ai cherché à me procurer un livre sur cet endroit
superbe. Ne le trouvant pas (et pour cause, il n’existait pas encore), je me suis décidée à le
faire ! Je venais de m’engager dans la création d’une petite structure consacrée à la
photographie, j’avais un projet de livre, j’ai trouvé ce lieu qui est devenu une galerie, rue
Saint Simon (un quartier idéal), voilà comment les choses se sont enclenchées.
N.E. : Vous menez conjointement l’activité de galerie et d’édition de livres de photographie
V.deF. : Nous faisons peu de choses mais de manière très artisanale, nous leur consacrons
beaucoup de temps : deux expositions par an, le plus souvent accompagnées d’un livre.
Le livre présente des photographies de l’exposition mises en regard avec des textes littéraires
ou poétiques. C’est comme si tout mon destin se rassemblait dans ces réalisations : fille de
diplomate, élevée à l’étranger, la littérature tient depuis toujours une place importante dans
ma famille, puisque mon arrière grand-père était l’écrivain Supervielle, mon grand-père a
fondé une revue littéraire avec Roger Caillois, ma mère a été publiée chez Gallimard puis
au Mercure de France... Pour moi, la photographie s’accompagne naturellement de textes,
c’est un langage qui croise un autre langage, et de ce croisement le regard s’enrichit.
La fabrication des livres constitue aussi un point essentiel de mon travail : chaque maquette
est une aventure, la rencontre des textes et des images s’invente différemment chaque fois,
après un long processus de maturation.
N.E. : Comment réagissez-vous par rapport à la création d’une section de photographie au
sein de l’Académie des Beaux-Arts ?
V.deF. : C’est une très bonne nouvelle ! Surprenante mais bien réjouissante au fond, car le
débat ne date pas d’hier et il était temps de reconnaître la photographie comme un art à
part entière. Il y encore des gens pour considérer la photographie comme une pratique,
plus ou moins artistique certes,
mais à la portée de tous. En effet ! Comme il est possible à
chacun de prendre le pinceau ou la plume, sans que ce geste en fasse un peintre ou un
écrivain... L’art de la photographie ne consiste pas seulement à appuyer sur un bouton !
C’est la rencontre d’un instant, d’une émotion, d’une perfection qui est extrêmement
difficile à saisir. Ce qui nuit à la perception de la photographie comme art, c’est la
multiplication des tirages.
N.E. : Comment voyez-vous l’évolution de la photographie aujourd’hui, et demain ?
V.deF. : Evidemment, avec l’arrivée du numérique, les pratiques changent. En continuant à
travailler avec l’argentique, selon des méthodes traditionnelles, je n’ai pas l’impression
d’être anachronique. Ce sont deux mondes tout à fait différents. Fondamentalement, ils ne
sont pas ennemis, mais du point de vue économique, une dichotomie terrifiante les sépare :
l’argentique tend à disparaître car il y un effondrement du marché. Comme la demande est
en chute libre, les producteurs fabriquent de moins en moins de papier et de films, de plus
en plus difficiles à trouver. Le problème est terrible pour les tireurs classiques : en moins de
deux ans, la demande a chuté de façon vertigineuse, de 60 à 70 %. La photographie
argentique va devenir un produit haut de gamme que seuls certains pourront s’offrir, et c’est
vraiment dommage. Au niveau des pouvoirs publics, il faudrait mettre en place un système
d’aide au maintien de cette pratique classique de la photographie, sinon elle va disparaître,
faute de clients et d’artisans. Peut-être l’Académie des Beaux-Arts pourra-t-elle faire
entendre auprès des autorités concernées cette menace qui plane sur une discipline
artistique enfin reconnue et valorisée en son sein ?
Dossier
Robert Doisneau, portrait de Jean Lurçat, 1947
(avec l’aimable autorisation de
Francine Deroudille et Annette Doisneau).
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