Automne_2011 - page 20-21

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Esthétique et technologie
Par
Bernard Perrine
, photographe, journaliste, correspondant de l’Académie des Beaux-Arts
O
n pouvait penser que l'irruption du numérique
dans l'univers de la photographie allait influencer,
pour ne pas dire bouleverser, les esthétiques de la
photographie.
Après de multiples consultations, le texte que nous a confié
Michel Poivert, Professeur d'histoire de l'art, Université
Paris I Panthéon-Sorbonne, (voir ci-après) résume parfaite-
ment les avis et commentaires recueillis, si on ne les limite
pas aux seuls artistes photographes. S'il semble prématuré
de mesurer l'influence de la technologie numérique ou
plutôt des techniques numériques sur l'esthétique de l'image
photographique, on peut constater son impact sur la façon
de travailler et sur les pratiques. En un mot, le numérique
est venu annihiler une partie du mystère qui se déroulait
dans la chambre noire, il a compressé le temps, il a surtout
permis l'instantanéité de la diffusion comme on a pu, et on
peut encore le vérifier avec les documents en provenance
des récents conflits et révolutions. En ces temps de commé-
moration du 11 septembre, on peut dire qu'en 2001, avec la
technologie dont on dispose aujourd'hui, on aurait eu des
images de ce qui se passait dans les avions, voire de l'impact
sur les « twin towers ».
L'arrivée du numérique a ceci de particulier qu'elle
a changé tous les paramètres en même temps. C'est la
première fois que, dans l'histoire de la communication et
dans l'histoire de l'humanité tout court, les outils de capture
ou de création et les supports de diffusion changent en
même temps. Autant dire que les points de comparaison
sont inexistants et que les repères manquent. D'où cette
sensation de trouble et d'incompréhension qui peut parfois
nous envahir, d'autant plus qu'elle peut s'accompagner de
la sensation de ne plus pouvoir repérer où se trouvent les
vraies valeurs. Elle peut induire deux types de comporte-
ments : le rejet d'une période où tous les acquis sont remis
en question. Ou le pari de dire que nous vivons une période
exceptionnelle, une « Renaissance » à la puissance 10 et
que dans un demi-siècle ou plus, les contemporains diront
« quelle chance ils ont eu de vivre cette période unique » !
Ce que l'on peut déjà percevoir, commente Sam Stourdzé,
directeur du Musée de l'Élysée à Lausanne, c'est le change-
ment de regard, une nouvelle esthétique d'images d'écrans qui
sont les conséquences collatérales de ces mutations en cours.
Ce que l'on peut aussi constater, en dehors de l'instan-
tanéité de la transmission dont nous parlions ci-dessus,
impossible avec l'argentique, c'est le fait que chacun peut
accéder facilement à la capture et à la diffusion de ses ima-
ges. Ce que montrait déjà l'exposition « Tous photographes »
présentée au Musée de l'Élysée à Lausanne, fin 2007 avant
de faire le tour de l'Europe : une banalisation qui change la
nature des sujets.
Les récents festivals photo d'Arles et de Perpignan, chacun
à leur manière, ont permis d'entrevoir quelques pistes.
L'exposition « From Here On », présentée aux dernières
Rencontres arlésiennes, revendique de donner à voir autre
chose. Elle a été conçue à l'initiative de tenants de la pho-
tographie vernaculaire, auteurs d'un manifeste qui constate,
entre autres, que « l'internet est plein d'inspirations : du
profond, du beau, du dérangeant, du ridicule, du vernacu-
laire et de l'intime..., que nos ressources sont illimitées et
les possibilités infinies... car les choses seront différentes,
à partir de maintenant... ». Pour Martin Parr, photographe
de l'agence Magnum, Clément Chéroux, historien de la
photographie et conservateur au centre Pompidou, John
Fontcuberta, photographe et thuriféraire de la théorie
du faux en photographie, Erik Kessel, propriétaire d'une
agence de communication aux Pays-Bas et Joachim Smidt,
artiste allemand travaillant sur les photographies trouvées,
le changement est ailleurs. Ce n'est pas l'arrivée de la
photographie numérique seule qui a bouleversé la création
d'images, mais la généralisation du passage au numérique
et à l'internet.
La réponse à la question sur l'esthétisme se fera donc sur un
autre plan, presque à contre-pied, par inversion de la question.
Pourquoi ajouter de nouvelles images alors que des milliards
d'entre-elles sont disponibles sur le « net » ? On fête les 100
ans du « ready-made » de Marcel Duchamp. Aujourd'hui,
cette attitude s'est généralisée. L'accès libre à des millions
d'images a généré un territoire créatif nouveau et changé les
canons de la photographie, explique Joan Fontcuberta.
On ne crée pas une image, on colle, on intègre, on recycle,
on transforme... des images trouvées ou pillées sur de
multiples sources, mais où est l'auteur ? Ce n'est plus « Tous
photographes » mais tous créateurs, allant pour certains
jusqu'à revendiquer le statut d'artiste, dans une sorte de
nouvel « arte povera ». Le numérique et internet ont trans-
formé l'image en un objet banal, sans statut, bon marché...
pour mettre en avant les ego. Web, réseaux sociaux, blogs,
albums de famille, forums... sont devenus les autoportraits
modernes où l'on exhibe son corps en faisant plus que flirter
avec le sexe. Des banalités qui sont parfois récupérées dans
le but de leur donner un statut
avec une dimension artistique
et esthétique. « Les artistes sont
des filtres pour nos déchets » !
Cela voudrait dire que les
internautes auraient acquis un
pouvoir de décision. Mais dans
le même temps, on n'a jamais vu
fleurir autant d'expositions et de manifestations photographi-
ques ou éditer autant de livres photographiques.
Ce dont on peut être certain malgré tout, c'est que le
numérique et internet ont fait changer la façon de voir,
de faire et de montrer la photographie. Ils ont également
fait changer les lignes de démarcation entre les médias et
redistribué les cartes des principaux pôles de décision.
Ces constatations sont encore apparues plus clairement
dans les secteurs de l'information et du photojournalisme.
Dans
Le trafic des nouvelles, les agences mondiales d'in-
formation
1
, on voit que l'information, qu'elle soit écrite
ou visuelle, est devenue une valeur marchande. On ne
s'étonnera donc pas de constater que toutes les innovations
techniques qui ont permis à l'information de gagner en
rapidité se sont imposées.
Et en premier lieu, la photographie qui a pris la place de
la gravure, industrie plus que florissante dans le domaine
de l'illustration à la fin du XIX
e
siècle. Depuis ce temps,
des développements techniques connexes ont intensifié
l'accélération des diffusions d'informations, jusqu'à les
rendre quasi-instantanées avec les technologies numériques
relayées par celles de l'internet, épaulées par les dévelop-
pements informatiques et satellitaires. Un écosystème en
pleine mutation qui engendre des nouvelles écritures et
une nouvelle grammaire. Les nouveaux comportements de
réception de l'information ont en effet nécessité des remises
en question des medias traditionnels. Lors des « Rencontres
Nouveaux Médias » qui se sont déroulée dans le cadre de
« Visa pour l'image » à Perpignan les 31 août et 1
er
septem-
bre 2001, le statut de l'image seule a été remis en question.
« C'est le produit que je viens de créer avec des images, du
son... qui a de la valeur ». Sur internet et les réseaux sociaux
ce sont les « web documentaire » (dont la France détient
le leadership) ou autres « petites œuvres multimedia » qui
deviennent de plus en plus les vecteurs de cette nouvelle
information. Les nouveaux logiciels de montage, faciles
d'accès et peu coûteux, et la généralisation du numérique et
de la vidéo haute définition sur les appareils de prise de vue
ont, là aussi, précipité cette mutation.
Au centre : affiche de l'exposition « Tous photographes »
présentée au Musée de l'Élysée, à Lausanne, en 2007-2008.
D
ossier
Le numérique
et internet ont fait
changer la façon
de voir, de faire
et de montrer la
photographie.
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