Automne_2011 - page 22-23

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D
ossier
Nul doute que les évolutions techniques en cours,
comme la montée en puissance des possibilités de capture
d'images fixes et mobiles sur les téléphones portables, vont,
comme on a pu le voir dans les récents conflits, généraliser
leurs utilisations, aussi bien dans la sphère privée que dans
les domaines professionnels. Elles induiront à leur tour des
nouvelles pratiques, tout comme la généralisation de la 3D
sans lunettes de visionnement, actives ou passives. Tout
comme la « réalité virtuelle », coûteuse et encore réservée
aujourd'hui aux applications professionnelles.
Toutes ces évolutions dépassent d'ailleurs souvent les
limites de leurs applications, soit pour déboucher sur des
applications susceptibles de bouleverser les modes de vie à
la dimension de la planète, soit à tout le moins en influant
sur nos comportements quotidiens.
La meilleure illustration de ces importantes répercussions
est certainement celle des inventions de Joseph Nicéphore
Niépce. D'abord, parce qu'avant Daguerre, Arago, Bayard
et autre Talbot..., il est l'inventeur de ce qui sera appelé et
deviendra la photographie. Parce que surtout, la filiation
daguerrienne qui repose sur la rencontre entre les déve-
loppements de l'optique et la chimie et, en particulier, la
photosensibilité d'un matériau pour produire une image, ne
représente qu'une faible partie des immenses bouleverse-
ments. Qu'on en juge !
L'invention de la photographie et ses déclinaisons naturel-
les que seront le cinéma, la vidéo, la télévision... s'avèrent
importantes mais ne représentent qu'un des paramètres. En
réalité, les travaux de Niépce englobent la photosensibilité,
la photogravure et l'obtention d'une image permanente
créée par la lumière.
L'héliographie (littéralement, écrire avec le soleil) d'après
gravure est le précurseur de la photogravure utilisant un
photopolymère. Elle est l'ancêtre des procédés microlitho-
graphiques permettant la fabrication des circuits intégrés et
des microprocesseurs qui ont, entre autres, permis le déve-
loppement de l'informatique avant la conquête de l'espace,
le développement des univers numériques, de la téléphonie,
de l'internet, des nouvelles armes de destruction massive ou
non et, par contre coup... de la photo numérique.
En réalité, il semblerait donc que ce soient les grandes
tendances sociétales qui, dans un subtil mélange issu de
technologies nouvelles et d'impact sur le quotidien, influent
sur les évolutions esthétiques de la photographie. Sans vou-
loir développer ce qui pourrait constituer un chapitre entier,
on relèvera tout d'abord des influences culturelles, tour à
tour picturales, littéraires, poétiques puis liées à l'évolution
des loisirs. Pour avoir été responsable d'enseignement de
la photographie, j'ai très nettement senti l'influence de
l'arrivée de la télévision dans les foyers, puis celle des
premières consoles de jeux vidéo et de l'informatique. Lors
de la dernière édition du festival « Visa pour l'image » en
septembre dernier, on pouvait voir à travers les reportages
sur les récentes révolutions l'influence de la génération des
images prises avec des téléphones portables, qui ressemblent
à celles des dernières générations de vidéo ; comme j'en
faisais la remarque à propos de l'affiche qui ornait l'entrée
du Palais des congrès (voir l'illustration accompagnant ce
texte) j'entendis un garçon d'environ huit ans qui demandait
à son père : « Est-ce que c'est de la vraie guerre » ?
L'analyse demanderait à être approfondie car les inte-
ractions et interpénétrations s'avèrent très complexes et
agissent en synergie. Dès le début, malgré des propos
orageux envers la photographie, Jean Auguste Dominique
Ingres, un des plus virulents, ne disait-il pas : « C'est beau la
photographie... C'est très beau, mais il ne faut pas le dire ».
Le violon d'Ingres inspira la fameuse photographie de Man
Ray. Mais déjà, avant cela, les préraphaélites trouvèrent dans
le daguerréotype une précision à essayer d'égaler, tandis
que plus tard le pictorialisme essaya de se rapprocher de
la peinture. Il serait trop long de relever ici les influences
mutuelles jusqu'à l'hyperréalisme et le dernier roman de
Michel Houellebecq. Ou réciproquement l'influence de
Proust, ou de Roland Barthes sur l'esthétique photogra-
phique. Pour aboutir aux courants les plus contemporains
dans lesquels des artistes dits plasticiens s'expriment par
la photographie ou utilisent son support en refusant la
qualification de Photographe.
Ou enfin ceux qui comme Degas, Balzac, Brancusi,
Bellmer, Warhol, Monoury, Glazen, Denis Roche,
Baudrillard, Hervé Guibert ou Cy Twombly... firent œuvre
dans plusieurs moyens d'expression.
u
1)
Le trafic des nouvelles, les agences mondiales d'information
,
Olivier Boyd-Barett et Michael Palmer, Éditions Alain Moreau
Numérique et esthétique photographique
L'arrivée du numérique a-t-elle eu une influence sur l'esthétique photographique ?
L'a-t-elle modifié, et si oui en quoi ?
Il y a au moins deux façons de considérer l’offre faite aux artistes photographes par
le numérique : les modifications que cette technologie entraîne dans l’exercice de la
prise de vue, et la nature du traitement de l’image. La différence fondamentale au
moment de la prise de vue réside dans le contrôle quasiment immédiat du résultat
et ce que l’on peut appeler « l’éditing permanent », qui consiste à sélectionner son
image sans que le photographe ne connaisse ce temps de latence entre la prise de
vue et le développement, puis ensuite la découverte de ce qu’il a enregistré et qu’il va
sélectionner sur planche contact. Cette nouvelle temporalité du travail de prise de vue
transforme nécessairement l’état psychologique du photographe, son action devient plus
en adéquation avec notre fonctionnement quotidien de consommateurs d’images, en
ce sens il est au plus près de son époque ; en revanche le retrait souvent salutaire pour
construire son imaginaire se situe du coup plus en aval, au moment du traitement de
l’image. Dans cette seconde phase où, il faut le rappeler, l’interprétation de la prise de
vue a toujours existé selon les moyens techniques de chaque époque, on peut désormais
parler, comme en musique et en cinéma, de « postproduction ». Le fichier numérique est
retravaillé et réinterprété avec une liberté que permettent les logiciels sur le marché,
l’outil induit nécessairement de nouvelles possibilités d’invention. Ce travail sur écran
est une pensée de l’image d’écran, ce qui diffère par exemple du travail d’interprétation
du tireur classique ; on le ressent souvent devant le tirage final, plus unifié dans sa
surface. Ce qu’il est important de noter, c'est que les photographes ont aujourd’hui un
choix nouveau avec le numérique, et non une alternative autoritaire. Certains pratiquent
l’argentique et le numérique selon leurs intentions esthétiques.
Michel Poivert
, Professeur d'histoire de l'art,
Université Paris I Panthéon-Sorbonne
L'influence des jeux vidéo sur
l'esthétique de la photographie,
« est-ce que c'est la vraie guerre ? »
Affiche du festival «Visa pour
l'image », 2011.
©
Yuri Kozyrev / Noor
pour
Time Magazine Libye,
11 mars 2011.
Courtesy Visa pour l'image.
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