Automne_2011 - page 28-29

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photographes, le respect de leur travail. Entre 1967 et
1975, sous l’impulsion d’associations, de syndicats et avec la
création des « trois A », le marché de la photo d’actualité va
être totalement réorganisé tant du point de vue de la pro-
duction que du point de vue du statut social des reporters.
Les moyens financiers mis à la disposition des photographes
via leurs agences seront de plus en plus considérables.
Les magazines illustrés n’hésitent pas à payer des sommes
énormes pour obtenir des exclusivités mondiales, jusqu’au
moment où les crises économiques successives liées aux
aléas du marché du pétrole vont lentement mais sûrement
conduire les économies vers la récession.
On taille dans les budgets publicitaires et la presse en
subit les conséquences. C’est alors que l’informatique arrive
massivement dans tous les secteurs. Dans le même temps les
frontières commerciales s’abaissent avec pour conséquence
la remise en cause des acquis sociaux.
Après la télévision, l’internet...
Avec le développement des télécommunications (Internet),
les pratiques et les marchés évoluent à toute vitesse et,
curieusement, la presse n’est pas la première à en tirer les
conséquences.
Les attentats du 11 septembre 2001 ouvrent le XXI
e
siècle et signent la mort de la photographie argentique
d’actualité. Comme le dit Jean-Jacques Naudet, directeur de
la rédaction de
La lettre de la photographie
 : « Aujourd’hui,
nous pourrions voir en direct des images de l’intérieur des
avions et des Twin Towers ! » Et par définition, ces images
seraient l’œuvre de non professionnels.
« Il faut que les photojournalistes, surtout ceux qui sont
indépendants, comprennent que ce n’est plus la peine de
courir après la photo de news » s’exclame Jean-François
Leroy, directeur du festival « Visa pour l’image ». « Les
grandes agences comme Reuters, Associated Press, AFP
sont capables, grâce à leurs correspondants locaux bien
équipés et compétents, de diffuser instantanément d’excel-
lentes images. Les photojournalistes doivent travailler en
profondeur, raconter l’histoire du monde et non chercher à
saisir uniquement l’instant. »
Expliquer le monde avec des photographies implique une
bonne connaissance des problèmes politiques, économiques
et sociaux. L’ère des reporters « presse-bouton » est bel
et bien terminée. Le photojournaliste d’aujourd’hui est
un homme – et de plus en plus souvent une femme – qui
connaît le terrain, soit parce qu’il l’a étudié, soit parce qu’il
en est natif ou qu’il y vit. Mais dans tous les cas, raconter le
monde demande du temps, donc de l’argent.
« Papa money, Maman pognon... » chante mon ami
congolais Bido Mondiba. L’argent justement fait défaut aux
photographes professionnels. Le prix des photographies
publiées par la presse ne cesse de s’écrouler depuis dix ans,
alors que la surface dévolue à la photo, sur le papier comme
sur le web, ne cesse de croître.
Le constat de l’historienne Françoise Denoyelle, « plus
il y a de place pour publier, plus le prix des photos est
important », valable entre les deux guerres mondiales, ne
serait-il plus d’actualité à l’heure du web ?
Entre le début du XX
e
siècle et ce siècle-ci, une donnée
économique a changé. Dès la fin des années 80, les sociétés
américaines d’informatique (Microsoft, Sun, Oracle etc.)
ont eu une action de lobbying terriblement efficace sur
la commission européenne à Bruxelles pour obtenir la
déréglementation du marché des télécommunications. Il
s’agissait de « casser » les « opérateurs historiques » (France
Télécom, Deutsche Telecom, British Telecom) pour imposer
une nouvelle économie de l’information. À l’été 1994, avec
l’arrivée au pouvoir aux Etats-Unis du président Clinton, Al
Gore, son vice-président, put lancer l’opération « Autoroutes
de l’information » qui, reprenant le concept du réseau
Minitel et utilisant la technologie européenne du web (html),
imposa l’Internet comme vecteur d’une information gratuite.
D
ossier
On sait que la collecte et
la diffusion d’informations
écrites, sonores ou visuelles
n’a jamais été une source
de profit.
Jadis les industriels pos-
sédaient des journaux, des « danseuses », pour asseoir
leurs positions dans la société en soutenant les hommes
politiques qui favorisaient leur commerce. Aujourd’hui, ce
sont toujours des industriels qui possèdent la presse, mais
ils ont de moins en moins besoin des politiques, et de plus
en plus des financiers internationaux.
Leurs ambitions ont donc changé : il s’agit de satisfaire
les actionnaires ! Pour distribuer de bons dividendes, il faut
réduire les coûts de production. Les plus aisés à rogner
sont ceux d’une population de travailleurs individualistes et
indépendants par définition : les journalistes. Et il est encore
plus facile de réduire les revenus des plus indépendants
d’entre eux, car non salariés, non syndiqués, allergiques à
toute organisation : les photojournalistes !
Qui plus est, les agences, qui diffusent leurs photos et
défendaient jadis leurs intérêts, se sont lancées dans une
concurrence meurtrière, tandis que les amateurs peuvent
techniquement aisément concurrencer les professionnels,
très souvent avec l’aide des mêmes agences !
Aujourd’hui, le haut du pavé de l’information illustrée
est aux mains, soit d’anciennes agences « télégraphiques »
(Reuters, AP, AFP), soit de nouvelles agences issues de la
révolution télématique (Getty images, Corbis etc.). On ne
parle plus de sources d’informations, mais de contenus.
On ne parle plus de reportages, mais de produits. On ne
parle plus de reporters photographes mais de contributeurs
auxquels ne sont plus attachés ni droits sociaux, ni aucun
autre statut que celui d’auteur contributeur. Dans son der-
nier contrat avec les photographes, Corbis précise que ses
« contributeurs » ne peuvent pas détenir la carte d’identité
professionnelle des journalistes...
La porte est ouverte à ce qu’on appelle aujourd’hui le
« journalisme citoyen », une activité que l’on peut craindre à
l’avenir fort éloignée du journalisme et de la citoyenneté.
u
Ancien reporter et rédacteur en chef puis directeur d’agences de presse
photo, Michel Puech publie également des chroniques sur son blog
Au centre : Hubert Henrotte, co-fondateur en 1967 de l’agence Gamma,
puis patron de l'agence Sygma de 1973 à 1998, avec, au premier plan,
un tirage de Raymond Depardon.
©
Michel Baret
Dans tous les cas,
raconter le monde
demande du temps,
donc de l’argent.
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