Automne_2011 - page 16-17

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ossier
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asciné par la photographie depuis le début des années
1960 – lorsque j’ai commencé à découper et à  mettre
de côté systématiquement les images des journaux
et des magazines qui attiraient mon attention et stimulaient
mon imagination –, je travaille depuis maintenant quarante
ans avec des photographies reconnues comme objets de
collection.  Pour les initiés, les photographies d’un passé
plus ou moins lointain méritent évidemment notre curiosité
et notre respect, ainsi que le souci de leur préservation. Pour
beaucoup, néanmoins, la photographie n’est qu’éphémère et
n’est finalement que le dérivé de notre monde toujours plus
saturé d’images.
On me demande souvent d’expliquer l’importance que le
marché accorde à certaines photographies et de parler de
ce monde de connaisseurs et de collectionneurs.  Parmi les
questions les plus fréquentes se trouve celle-ci : « Depuis
quand la photo est-elle le centre de tant d’attention ? ». Ma
réponse va à l’encontre des attentes : « Depuis les années
1820 ». Et j’explique : « La photographie a été chérie, valo-
risée, préservé pour la postérité depuis la naissance de ce
medium, depuis les toutes premières expériences et réussites
de Niépce, Daguerre ou Talbot ». Et pourtant, presque deux
siècles se sont écoulés et la photographie a connu diverses
destinées. Dans quelques rares cas, la photographie a été à la
fois conçue et reconnue comme une œuvre d’art et s’est frayé
un chemin dans la sécurité des musées et collections privées,
bibliothèques et archives, à l’abri de l’évolution des goûts
et de la mode qui bouleversent parfois le degré d’attention
accordé à certaines images. Cependant, dans de nombreux
autres cas, la photographie a été créée avec des ambitions
plus modestes, les images étant considérées comme des
mémentos privés ou comme des outils de travail, et ces tirages
sans prétentions ont trop fréquemment été traités sans les
soins nécessaires ; dans de nombreux cas ils ont été négligés
et perdus pour toujours.  
Les générations successives de collectionneurs ont tou-
tefois sauvé et préservé les fragments souvent éparpillés de
l’histoire riche et complexe de la photographie. C’était dans
la plupart des cas le fruit de leur pas-
sion, mais le commerce est intervenu,
et ainsi est né le marché moderne
avec son organisation en galeries et
en maisons de vente, ses protocoles
concernant les éditions, ses procédés
systématiques qui construisent une
réputation et une cote.  
Malgré les déséquilibres de valeurs parfois importants et
illogiques, pour lesquels le marché peut sembler respon-
sable, l’inexorable réalité sous-jacente est que la photo a
depuis ses prémisses réussi à capturer des instants de la vie
et à constituer une ressource visuelle inégalable. 
Là  se trouve une banque de données vitales qui définissent
et analysent toutes les facettes de l’histoire sociale, culturelle
et politique en décrivant fidèlement notre monde physique,
naturel et construit. La photo a en plus capturé une imagerie
idéalisée et un univers parallèle de métaphores. 
Il peut s’avérer judicieux de comparer certains points
communs entre la photographie et le texte écrit. L’un comme
l’autre peut être factuel et simplement descriptif ; tous les
deux peuvent s’avérer subtilement nuancés, jouant de leur
potentiel à évoquer, à atteindre le poétique et le sublime.
En réponse à la question : « Une photographie peut-elle
être considérée comme une œuvre d’art ? », j’affirme sans
équivoque : « Oui, de la même façon que les mots peuvent
s’assembler pour former de la grande littérature ». Mais les
mots peuvent également être utilisés pour créer des modes
d’emplois ou des listes de courses, des signalisations ou des
rapports d’entreprise. La capacité d’exploiter le medium
photographique avec une individualité, une autorité et
une force expressive est un don rare, au même titre que
celui de pouvoir manier les outils du langage – qui sont à
disposition de tous – pour créer des textes mémorables et
emplis d’inspiration.
Les critères sur lesquels s’appuient les conservateurs,
les historiens, les critiques ou les collectionneurs pour
juger les mérites des photographies sont complexes et ne
s’alignent pas universellement. Le fond doit-il l’emporter
sur la forme ? Comment s’accordent l’idée et sa réalisa-
tion ? Jusqu’à quel point une photographie peut-elle être
« vraie » ?  Nous pourrions sans peine étendre ces question-
nements, car connaître ce medium sur le bout des doigts
requiert certainement une sensibilité pour la singularité,
l’émouvant, la pertinence historique et culturelle autant que
pour le purement esthétique. Quels conseils avisés donner
à celui que la photographie interpelle et qui a le potentiel
pour devenir collectionneur ? Comment lui faire découvrir
la complexité et la richesse de ce medium ?
Les meilleurs conseils seraient de rappeler tout ce qui a
été accompli au fil des ans par les connaisseurs et collection-
neurs dignes de foi : « Allez exclusivement vers ce qui vous
émeut ; fiez-vous à votre instinct, mais étayez tout cela par la
connaissance ; regardez, apprenez, comparez, et remettez en
question les idées reçues ; n’imitez pas, soyez fidèle à vous-
même ». L’expérience et la capacité à remettre dans son
contexte aident à acquérir une aisance dans la complexité
et le mystère de ces processus chimiques – et aujourd’hui
électroniques – à travers lesquels la lumière capturée
restitue une image fidèle suspendue dans le temps.  
Collectionneur de
photographies : une passion
Par
Philippe Garner, directeur international du département « Photographie » chez Christie's
Je défends avec passion le fait que ce medium soit respecté
comme il se doit, en gardant à l’esprit son rôle fondamental
comme indispensable vecteur de communication et d’expres-
sion,  chaque image étant aussi précieuse dans notre monde
que les mots. Avec le passage du temps, les photographies
deviennent inévitablement des points de repère essentiels
de notre histoire et font partie de notre héritage, méritant
amplement notre estime et notre bienveillance. 
u
Christie's Paris, le 20 novembre 2010, vente de la Fondation
Richard Avedon. Unique par sa grande taille, le tirage
Dovima
en robe de soirée Dior entre deux éléphants,
daté de 1955,
y a été adjugé 841 000 euros. ©
Bernard Perrine
Jusqu’à
quel point une
photographie
peut-elle être
« vraie » ?
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