Automne_2012 - page 18-19

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« Nous sommes des pédagogues », croient-ils. « Nous
sommes des passeurs », se consolent-ils parfois, d'un
qualificatif auquel s'accrochent des lambeaux de pensée
magique : des « passeurs ». Ceci plutôt qu'avouer qu'ils ne
sont plus qu'un maillon de la chaîne de la communication,
eux qu'on balade en maigre troupe dans des trains qui
partent tôt le matin et reviennent juste à temps le soir
même pour éviter le coût d'une chambre d'hôtel, eux à qui
on ne rembourse même plus le taxi qui les conduit à la gare,
eux qui font tapisserie dans les cérémonies d'inauguration
pour que leur nombre et leur notoriété d'ailleurs très
relative flatte l'ego des politiques. Ils sont une sorte de
claque, ils ajustent des courroies de transmission, ils règlent
les rouages d'une mécanique bien huilée. Ils
sont des « prescripteurs » disent des critiques
littéraires éditeurs et libraires. Ils partagent
au fil des ans les déjeuners durant lesquels
sont ressassées entre eux les sempiternelles
questions de la corporation et ils rapportent de
leurs déplacements une sacoche imitation cuir,
frappée aux armes du département, et un stylo
à bille fuschia aux formes boudinées.
Leurs articles sont courts, disais-je. Nous sommes passés
à de toutes autres pratiques de lecture. Comparons à trente
ans de distance ce que signifie une pleine page. Voici deux
articles de
Libération
 : la mort de Michel Foucault à l'été
1984 (douze pages) et celle de Chris Marker, cet été (cinq
pages). Avec la surface accordée à l'illustration et à l'appareil
graphique, le poids de chacune a considérablement diminué,
passant de 12 ou 14 000 caractères typographiques à 8 000
environ. Et encore est-ce beaucoup pour l'époque puisque le
« gazouillis » des
tweets
(dont on connaît l'écho) est plafonné
à 140 caractères par message. Voici la rubrique
Débats
du
Monde
, grise de texte et sans aucune illustration, elle accueille
encore dans les 15 000 signes, ce qui reste appréciable.
Reste que la page contemporaine doit être aérée, appa-
reillée de tout un jeu de titres, intertitres, exergues et
encadrés, et très illustrée. Le raisonnement doit être plus
succinct. Beaucoup de journalistes sont devenus des conden-
sateurs, des rédacteurs de brèves. Ceci dans une période
d'extraordinaire inflation de l'événement, qu'il s'agisse
d'inaugurations d'édifices, d'expositions, d'ouvrages et
opuscules (le plus souvent à compte d'auteur). Evénement
qui est prioritaire car il est entouré du travail de véritables
bataillons d'attachés de presse, qui encadrent le trou-
C
ritique architecturale : je parle d'une activité en train
de disparaître, du moins sous sa forme classique,
celle de la critique de presse. Ceci sous les assauts
conjugués de la communication, d'une nouvelle conception
du droit de juger et de l'éclosion d'une sphère d'informa-
tion et de discussion inédite, celle d'Internet, nébuleuse,
brouillonne, parfois virulente mais peu stabilisée.
À vrai dire, la critique court les rues, dans nos impressions,
nos conversations, nos émotions et nos rouspétances. Elle
règne dans les écoles, avec le jugement des enseignants. On
la trouve à l'œuvre dans certains écrits, dans au moins une
revue en France, intitulée d'ailleurs
Criticat
. Mais elle s'est
absentée de la presse écrite. Non seulement des quotidiens
ou des hebdomadaires nationaux, mais aussi
bien des revues professionnelles, sauf peut-être
le mensuel
D'A
.
Jamais très florissante, elle a existé pour-
tant (au
Monde
, à
Libération
un temps, au
Quotidien de Paris
autrefois, dans les pages
d'
El Pais
, du
New York Times
ou du
Guardian
).
L'administration avait encouragé ce mouvement
en instituant en 1980 un Grand prix national de
la Critique pour faire pendant à celui de l'Architecture qui
avait été créé cinq ans plus tôt : on le décerna douze fois puis
on n'en entendit plus parler.
Dans la presse sont apparus certains changements.
Le critique, le billettiste, le
columnist
anglo-saxon sont
cantonnés à des domaines précis : actualité politique, litté-
rature, théâtre et cinéma, encore que pour cette industrie,
grande pourvoyeuse de recettes publicitaires, la contribution
du critique soit noyée sous les pages de promotion des
films, les comptes-rendus de tournage, les dithyrambes, les
portraits ou les entretiens avec les acteurs.
Le journaliste n'est que rarement ce qu'on se figure qu'il
était naguère : un enquêteur en gabardine. Le plus souvent
rivé à son ordinateur, il met en forme, il resserre, sous la
forme d'articles calibrés aux usages de son propre « organe »
de presse, des informations qu'on lui délivre en même
temps qu'à tous ses confrères : à la même date, durant le
même voyage de groupe, avec le même dossier de presse
et le même laps temps concédé pour les interviews. Les
articles doivent être courts, alléchants, bien titrés et illustrés
d'images attrayantes afin que les pages pétillent : ce sont des
leurres, des relais d'informations, voire de publicité, ils ne
proposent aucune opinion.
peau des journalistes, les pressent et les relancent ensuite.
Evénement qui est prioritaire aussi parce qu'il est encadré
de deux dates : une date d'éclosion (que le média ne doit
pas rater, et à ce titre n'importe quel festival ressemble à la
floraison des cerisiers au Japon) et une date de péremption.
L'événement est à consommer. L'architecture est plus
pérenne.
Le texte fera l'objet de tentatives d'intimidation. Certains
services de presse demanderont à le lire avant d'envoyer les
photographies, ce qui gêne particulièrement les magazines
professionnels : sans illustration, pas d'article publiable
en ces temps du primat de l'image. Et cette photographie
elle-même doit avoir l'aval de l'artiste, ici l'architecte, et
du propriétaire du lieu, en respect de leur droit à l'image.
Elle est « cadrée » au sens propre, prise à tel endroit précis,
avec telle lumière, par un photographe assermenté et payé
par l'architecte ; elle ne peut donc pas être critique (les
témoignages que j'ai reçu de professionnels actifs dans les
années vingt ou trente m'ont d'ailleurs convaincu de ce qu'il
en a toujours été ainsi).
Une autre des difficultés de la critique tient au moment
que nous vivons. Un moment d'éclectisme intellectuel et
artistique où les conflits (par exemple la grande guerre des
modernes contre les postmodernes) sont un peu retombés
et où l'on ne s'écharpe plus sur des questions essentielles,
sociales ou idéologiques par exemple. Les vedettes que
s'arrachent le monde de la mode, les institutions culturelles
aussi bien que l'urbanisme et les élus locaux en quête de
retombées de marketing se valent : c'est strictement une
question de goût ou de circonstance.
Oui mais pourquoi, même si les jeunes générations
d'architectes argumentent peu, moins que leurs aînés en
tout cas, pourquoi donc, tenant compte de ce l'on a formé
des centaines de clercs, de professeurs, de chercheurs,
d'experts en sciences molles (disciplines critiques, en
théorie), pourquoi ce sentiment désenchanté, qui semble
partagé ? Peut-être parce que l'architecture elle-même,
qu'elle soit bonne ou mauvaise et pour des raisons qui la
dépassent, a peu à nous dire.
Il me revient à ce propos un moment d'une conversation
radiophonique de Le Corbusier avec Georges Charensol.
C'était il y a un demi-siècle, le premier novembre 1962. Le
vieil architecte parlait de son projet du Carpenter Center
sur le campus de Harvard : “ Il y aura du béton chic et
impeccable et puis du béton mal fichu. Ce qui reste, c'est
ce qu'il y a d'architecture dedans. Tout le problème est
là-dedans : Qu'est-ce que vous avez voulu me dire ? »
u
Architecture :
qu'est-ce que
vous avez voulu me dire ?
Par
François Chaslin
, critique d’architecture, correspondant de l’Académie des Beaux-Arts
D
ossier
Eduardo Souto de Moura,
entassement à la manière de ruines
antiques des poteaux de béton armé
de sa propre réalisation du début
des années 1980 : le marché couvert
de Braga, démoli en 2001.
Croquis de François Chaslin
Beaucoup
de journalistes
sont devenus des
condensateurs,
des rédacteurs
de brèves. 
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