Automne_2012 - page 20-21

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«
L
es artistes font des yeux neufs, les critiques des
lunettes », estimait Paul Eluard. Mais quand les
artistes eux-mêmes se transforment en critiques,
que se passe-t-il ? Force est de reconnaître qu’en matière de
musique, les critiques les plus pertinents ont souvent été des
compositeurs : Hector Berlioz, Robert Schumann, Claude
Debussy, Paul Dukas, et plus tard Paul le Flem, Georges
Auric, Virgil Thomson (« Redouté comme Staline », disait
Francis Poulenc) ou André Boucourechliev.
Une position parfois incommode de juge et partie, qui
bénéficiait toutefois d’un avantage incontestable : la compé-
tence. Alors que n’importe quel littérateur pouvait s’ins-
taurer du jour au lendemain critique de cinéma, on hésitait
à s’engager sans bagage suffisant dans la critique musicale.
Comme on risque la foudre des professionnels, autant
s’entourer de paratonnerres. Le rusé Willy s’adjoignait
souvent les services d’un « nègre » nommé Vincent d’Indy...
De telles précautions n’ont plus tellement cours aujourd’hui.
Cela précisé, D’Indy, tout compétent fût-il, n’était pas à
l’abri de fâcheuses erreurs de jugement, lui qui considérait
par exemple
Pelléas et Mélisande
comme une œuvre sans
avenir, parce que « sans forme ». Compétence ne signifie
donc pas infaillibilité, et peut même se doubler d’un aveu-
glement certain, témoin l’acharnement de Pierre Lalo, le
critique du
Temps
, contre le jeune génie de Maurice Ravel.
On pourrait ainsi aligner quantité de bévues, commises par
des censeurs qui en leur temps ont pu cependant faire et
défaire bien des carrières et des réputations.
Car ces redoutables aristarques jouissaient d’un pouvoir
proportionnel à la place qui leur était offerte dans les jour-
naux de l’époque, une place que les journalistes musicaux
actuels considéreraient avec envie. Où sont les « rez-de-
chaussée » du
Temps
où un Florent Schmitt pouvait déverser
sa bile à loisir ? Et plus près de nous, la double page de
Jacques Bourgeois dans
Arts
, les colonnes musicales confiées
à Claude Samuel dans
L’Express
, ou la page entière de
Maurice Fleuret dans
Le Nouvel Observateur 
?
De nos jours, les critiques musicaux feraient penser à des
ours polaires accrochés à un morceau de banquise qui fond
lentement au soleil. Dans un espace qui se réduit à vue d’œil,
la critique musicale perd de sa raison et même de son utilité,
sinon promotionnelle. Les comptes-rendus (élogieux) de
concerts servent au mieux à étoffer les « press-books » des
agents artistiques, interprètes et – parfois – compositeurs.
Par rapport à la critique dramatique, littéraire ou ciné-
matographique, la critique musicale souffre du handicap
d’être la plupart du temps rétrospective, et de devoir rendre
compte d’événements éphémères. C’est seulement quand un
spectacle lyrique ou chorégraphique bénéficie d’un certain
nombre de représentations étalées sur un assez large calen-
drier, que la critique peut encore influer sur le remplissage
de la salle. Sinon, les brefs commentaires, à rebrousse-poil
ou dans le sens du poil, de concerts passés pèsent bien peu
dans le torrent de la vie musicale.
Il reste toutefois un domaine où la critique a son mot à
dire – principalement dans les revues spécialisées –, c’est
la chronique des disques, ne serait-ce que pour canaliser
utilement un flux de parutions dont on s’interroge souvent
sur l’hypothétique rentabilité. Mais, en l’occurrence, la
presse écrite se trouve ici désavantagée par rapport à la
radio où l’on peut confronter plusieurs interprétations d’une
même œuvre. Ce qui fit la gloire d’une émission créée au
temps du 78 tours par Armand Panigel, religieusement
suivie le dimanche, pendant des décennies,
La Tribune des
critiques de disques
, qui dut une large part de son succès à
un brillant tribun dont l’éloquence le disputait à la mauvaise
foi : Antoine Goléa. Mais l’objectivité des jugements – si
tant est qu’on puisse être « objectif » en la matière – se
trouvait néanmoins biaisée par le fait que Panigel annonçait
à l’avance le nom des interprètes. Quand François Hudry
reprit le titre à la fin des années 2000 (et suivant le principe
inauguré par Frédéric Lodéon pour
Le pavé dans la mare
), il
adopta l’écoute « à l’aveugle », procédé équitable qui réserva
d’étonnantes surprises. Un exemple savoureux : commentant
tel enregistrement du
Concerto à la mémoire d’un ange
d’Alban Berg, un invité regrettait l’absence « d’un véritable
chef ». Il s’agissait de Pierre Boulez !
Boulez fut précisément l’un des plus terribles ayatollahs
de l’histoire de la critique, à la suite des Paul Collaer,
Aloys Mooser et autres Hans Heinz Stuckenschmidt. Ces
critiques-là s’étaient à leur époque investis d’une mission :
défendre la modernité contre l’emprise toujours puissante
du néo-classicisme et de la tradition. La critique, considérée
comme une arme, trouvait alors sa justification dans l’excès,
qu’il s’agisse de louange ou de dénigrement. L’esprit de
chapelle étant la marque de fabrique du milieu musical
français, la polémique faisait rage dans les camps adverses,
avec une égale violence. Le temps a fait son œuvre, et
les premiers détracteurs de Messiaen se sont couverts de
ridicule. En revanche, combien de dithyrambes à propos
d’œuvres disparues dans les oubliettes ? Avec le recul, entre
les encenseurs béats de Schmitt ou Sauguet et l’archer
Boulez décochant ses flèches sur tout ce qui n’est pas
« sériel », c’est évidemment le talent ravageur de ce dernier
que l’on retient.
En la matière, l’outrance se révèle plus efficace que la
« mesure », autre qualité française, paraît-il. Faut-il que la
critique soit méchante ? Oui, à tout le moins sévère. Avec
les risques que cela entraîne parfois. L’époque n’est plus aux
duels, mais souvenons-nous de Bernard Gavoty / Clarendon
(critique du
Figaro
) giflé par le pianiste Niedzelski, ou
récemment encore le crachat de Jean-Philippe Bec aux pieds
de Pierre Gervasoni, critique au
Monde
. S’exerçant ainsi sur
un terrain dangereux, la critique doit aussi se méfier des
pièges possibles, des duperies (tel critique somnolant lors
du premier récital parisien de Nikita Magaloff à qui l’on fit
croire « qu’elle portait une
superbe robe verte ») comme
des comptes-rendus hasar-
deux (l’absence à tel concert
dont le programme a été
modifié au dernier moment).
Quoi qu’il advienne, et
depuis des lustres, un travers
majeur dont le critique
musical ne se débarrassera
jamais, c’est de ne pouvoir faire l’économie d’un jeu de mots
facile ou assassin : Après « Pédéraste et Médisance », « Le
massacre du printemps » (Louis Laloy), « Le crépuscule du
dieu » (Emile Vuillermoz à propos de la « dérive sérielle »
de Stravinsky), « Ohana au plus haut des cieux » (Xavier
Lacavalerie), « Schmitt vainqueur du derby des psaumes »
(Willy), « Turangalimatias » (Henri Sauguet à propos de
Turangalila symphonie
de Messiaen), etc..
Mais, en matière d’exécution lapidaire, aucun critique
ne pourra surpasser Robert Schumann en férocité et briè-
veté, dont le compte-rendu de la création du
Prophète
de
Meyerbeer se limitait à un dessin : une pierre tombale
surmontée d’une croix, avec pour épitaphe « Le Prophète.
1849 ».
u
À gauche : Portrait de Robert Schumann et l'acte IV, scène 2, de l'opéra
de Giacomo Meyerbeer,
Le prophète
, lors de la première, le 16 avril
1849, extrait de
L’Illustration
du 24 avril 1849.
La musique est-elle
« critiquable » ?
Par
François Porcile
, réalisateur, écrivain et musicologue
D
ossier
Faut-il que
la critique soit
méchante ?
Oui, à tout le moins
sévère. Avec les
risques que cela
entraîne parfois..
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