Automne_2012 - page 22-23

22
|
| 23
O
n aimerait paraphraser Georges Clémenceau et
pouvoir écrire : « le meilleur dans la critique, c’est
quand on monte l’escalier ». Las, le temps de la
bohême est terminé, et il est bien rare de découvrir un
génie dans une mansarde. Pas parce qu’ils n’existent plus :
avec près de trente mille artistes inscrits à la sécurité sociale
en France, ou environ cent quarante mille – estimation des
sociologues – en activité dans la seule ville de New York, il
y a statistiquement des talents méconnus. Et qui, toujours
statistiquement, risquent de le demeurer longtemps. Car le
critique d’aujourd’hui n’a, à nouveau et pour la dernière fois,
statistiquement, que fort peu de chance de les rencontrer
un jour. Heureuse l’époque où Diderot se plaignait de ce
qu’il y avait deux mille tableaux au Salon, et craignait de ne
point pouvoir guider ses lecteurs dans une telle profusion !
L’équivalent parisien actuel du Salon, la Foire internationale
d’art contemporain (FIAC), annonce 2980 artistes, et des
œuvres plus nombreuses encore, pour son édition 2012. Et
il ne s’agit que d’un parmi environ cent cinquante événe-
ments, foires où biennales, d’importance similaire qui se
déroulent dans le monde durant une seule année.
Car il est loin le temps où la vie d’un critique s’écoulait
le long de la Seine. Dans les années 1950, une bonne paire
de souliers suffisait à leur bonheur. Trois revues (
Arts,
Art d’Aujourd’hui
et
Cimaise
) permettaient aux jeunes
(Michel Ragon ou Pierre Restany dans le dernier cas) de
faire leurs dents, de lancer leurs poulains et d’éreinter
ceux des confrères. Tous les journaux, de
Combat
aux
Lettres Françaises,
ouvraient largement leurs colonnes
à d’autres.
Le Monde
s’honorait de la plume d’André
Chastel, lequel ne dédaignait pas se frotter, parfois jusqu’à
l’étincelle, à l’art de son temps. Le critique était puissant,
parfois redouté. Et surtout, il était engagé. Au point
qu’on en vit un, Pierre Restany, non pas
associer son nom à un mouvement, la
chose est banale, mais le créer de toute
pièce comme il le fit le 27 octobre 1960,
dans l’atelier d’Yves Klein, en rédigeant
le manifeste du Nouveau réalisme.
Quatre ans plus tard, les choses se compliquaient un
peu : le grand prix décerné lors de la biennale de Venise
de 1964 à l’américain Robert Rauschenberg, la montée en
puissance des maisons de ventes anglo-saxonnes (dans les
années 1950, maître Ader, à Paris, avait un chiffre d’affaire
supérieur à Sotheby’s et Christie’s réunies) et des galeries
de Manhattan, contraignaient nos critiques à apprendre
l’anglais puis à délaisser la Seine pour les rives de l’Hudson
et les frondaisons de Central Park. Leur autorité était
pourtant intacte et chacun sait le rôle que jouèrent Clement
Greenberg, Harold Rosenberg ou Irving
Sandler dans ce que ce dernier nomma
« 
le triomphe de l’art américain ».
Pourtant, c’est un autre américain,
le journaliste Marc Spiegler, qui sonna
la fin de la récréation : en avril 2005,
The Art Newspaper
publiait un article dont le titre avait
le timbre d’un glas : « Do Art Critics still matter ? »
[Est-ce que les critiques d'art servent encore à quelque
chose ?]. Spiegler en a tiré logiquement les conclusions
en abandonnant le métier pour aller diriger la foire de
Bâle, dont le patron de l’époque, Samuel Keller était cité
dans l’introduction de l’article en question : « Quand je
suis entré dans le monde de l’art [au début des années
1990 NDA] les critiques célèbres avaient une aura et un
pouvoir. Maintenant, ils sont plus comme des philosophes,
respectés, mais pas aussi puissants que les collectionneurs,
les marchands et les commissaires d’exposition. Personne ne
craint plus les critiques, ce qui est un signe réel de danger
pour la profession... »
Faut-il regretter un pouvoir basé sur la crainte ? Le
métier peut avoir d’autres ressorts, d’autres fonctions.
L’information, par exemple. Mais là aussi, le critique
d’aujourd’hui est démuni. Rares sont ceux qui ont les
moyens matériels de simplement la collecter : les bonnes
chaussures de jadis sont toujours nécessaires, mais il faut les
retirer régulièrement pour passer les portiques d’aéroports.
Pendant près de vingt ans, le quotidien pour lequel je
travaille m’a expédié dans les endroits les plus exotiques,
et je n’ai guère passé à Paris plus d’une semaine sur trois.
Ai-je pour autant découverts des artistes prometteurs ?
Le marché et les musées d’art contemporains, désormais
juges ultimes (en attendant le verdict de l’histoire, mais
là, c’est un peu long... ), me créditent de deux : un Russe,
rencontré à Madrid, et une Libanaise, vue à Beyrouth et
qui vit désormais à Berlin. Des Français, j’en ai plein, mais
ils n’intéressent personne, et surtout pas nos institutions.
Maigre bilan. Les autres, tous les autres, avaient déjà été
repérés avant par ces nouvelles têtes chercheuses que
sont, comme le disait M. Keller, les collectionneurs, les
marchands et les commissaires d’exposition. Lesquels ont
plus simplement plus d’opportunité de voyager que le
critique, débutant ou pas.
Car même la « grande » presse va mal. En 2009, András
Szántó, qui dirige le « National Arts Journalism Program » à
l’université new yorkaise de Columbia expliquait, toujours
dans l’indispensable
The Art Newspaper
[mai 2009],
qu’après la crise de 2008, en un an, la presse américaine
avait perdu 24 000 emplois. Parmi lesquels, les moins
indispensables aux yeux des actionnaires, ceux qui nous
occupent. Les critiques migrent donc, selon M. Szántó, sur
internet, dont la rentabilité est incertaine. La France connaît
pourtant deux réussites en la matière, toutes deux très
spécialisées :
La Tribune de l’art,
animée par Didier Rykner,
Le critique était
puissant, parfois redouté.
Et surtout, il était
engagé. 
dont la capacité d’indignation, le sens de la polémique et
une réelle qualité d’information ont assuré le succès, et plus
récemment
Le Quotidien de l’art,
qui réunit une équipe de
grands professionnels. Mais leurs moyens sont limités, et les
voyages, ces sacro-saints voyages, se font généralement sur
invitation des organisateurs de l’événement dont ils rendent
compte, avec toutes les ambiguïtés que cela suppose. Et il
m’est pénible d’admettre que dans tous les grands quoti-
diens français, il en est de plus en plus souvent – mais pas
toujours – de même.
Pourtant, c’est dans ce registre que le critique, s’il se
refuse à devenir commissaire d’exposition et persiste à consi-
dérer que son travail n’est pas d’agir, mais de rendre compte,
a encore une fonction. La « globalisation », ou « mondia-
lisation », comme on voudra, du monde de l’art n’est pas
un rêve, ni un cauchemar, c’est simplement la réalité. Or,
aujourd’hui, personne, absolument personne, ne peut dire
qu’il a vu toutes les manifestations artistiques d’importance
d’une année écoulée dans le monde. Quand un chantier de
fouilles débordait d’artefacts, les archéologues nommaient
autrefois ce phénomène « l’inflation documentaire » et ils
privilégiaient le contexte à l’objet. Nous sommes en phase
d’inflation artistique. C’est peut être une opportunité pour le
critique : celle de reprendre goût à la faculté de juger, après
avoir analysé le contexte. Et surtout sans oublier l’injonction
de Diderot, qui a créé le métier :
«
Rendre la vertu aimable,
le vice odieux, le ridicule saillant... »
.
u
La critique
d’art
aujourd’hui
Par
Harry Bellet
,
chef adjoint du service culture
du journal
Le Monde
D
ossier
En haut : vue de la Foire Internationale d’Art Contemporain (FIAC)
pendant son édition 2009, au Grand Palais, à Paris.
Photo DR
1...,2-3,4-5,6-7,8-9,10-11,12-13,14-15,16-17,18-19,20-21 24-25,26-27,28-29,30-31,32
Powered by FlippingBook