Automne_2012 - page 6-7

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ndissociable de l’histoire de l’art avec laquelle elle par-
tage un usage de l’esthétique, la critique d’art a conquis
ses lettres de noblesse tardivement. Il faut attendre le
siècle des Lumières pour qu’elle devienne un genre spé-
cifique, une réflexion indépendante, amputée de l’histoire
et cependant encore considérée comme un genre littéraire
avec lequel elle se confondra longtemps. La critique d’art
est donc née des suites de longs balbutiements à travers les
grands courants artistiques, ponctués depuis la Renaissance
de percées innovantes. La prolifération depuis l’antiquité
de textes théoriques, de principes et de règles, la naissance
des corporations, guildes et Académies, ont freiné tout
acte critique. Parallèlement, la pression exercée par toute
une dialectique s’infléchira lentement avec l’émancipation
Essai pour une genèse
de la critique d’art
Par
Lydia Harambourg
, historienne critique d’art,
correspondant de l’Académie des Beaux-Arts
Leonard de Vinci, Dürer, d’avoir
élaboré les fondements théo-
riques du discours critique.
Un de ses précurseurs, le doge
Marcantonio Michel (1619-
1688), pratique une méthode
toujours d’actualité : visite des
collections, observation directe,
acuité d’un regard exercé
au service d’une perception
sensible. Autre figure indépendante, l’Arétin (1492-1556),
conteur polémiste, amateur passionné, journaliste avant la
lettre, fait toute confiance à son intuition. Les théoriciens
du XVII
e
siècle réactivent la spéculation esthétique et
préparent le terrain qui sera ensemencé par Diderot,
pionnier d’une critique subjective, reposant sur l’émotion.
Les
Entretiens sur les vies et sur les ouvrages des
plus
excellents peintres anciens et modernes
d’André Félibien
(1619-1695) instrumentalisent un clivage entre théorie et
pratique sur fond d’héritage vasarien en prenant conscience
de l’évolution des formes et conséquemment de la notion de
style. À la fin du XVII
e
siècle, le débat qui oppose le dessin à
la couleur arbitre la scène artistique autour des défenseurs
respectifs reconnus comme les arbitre du goût. C’est à
l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture, lieu d’ensei-
gnement et de discussion depuis les conférences initiées
par Colbert en 1667, que s’affrontent les factions rivales
à travers les peintres, à la fois juges et parties, premiers
critiques œuvrant à de nouvelles possibilités de la peinture.
Théoricien, Roger de Piles se révèle un critique averti par
son analyse des tableaux de Rubens, une méthode posté-
rieurement reprise par Diderot, inscrite dans le contexte
de la querelle des Anciens et des Modernes qui perdurera
jusqu’au XIX
e
siècle. De leurs côtés, les peintres travaillent
sans s’en douter à l’élaboration d’un futur discours critique.
Les prises de position de Poussin, Champaigne, Le Brun,
avec celles de leurs confrères, qu’ils développent dans leurs
conférences entre 1667 et 1681, font l’objet d’une synthèse
sur les enjeux théoriques et pratiques par Henri Testelin
(1616-1695), secrétaire de l’Académie et peintre.
La distance prise avec les normes référentielles et catégo-
rielles amorce une émancipation avec les
Réflexions critiques
sur la poésie et la peinture
(1718-1719) de Jean-Baptiste
Dubos (1670-1742) et les
Réflexions sur les causes de
l’état
présent de la peinture en France
(1747) d’Etienne La Font de
Saint-Yenne (1688-1771). Cependant les assises théoriques
fondées sur l’invention, le dessin, la couleur, constitutifs de
l’ancienne rhétorique, maintiennent la peinture dans une
méthode rationnelle de connaissance (doctrine de la mimésis,
imitation de l’antique) et endiguent toute interprétation
personnelle. Sur ce terreau que se disputent les poussinistes
et les rubénistes, Diderot introduit une idée fondamentale
qui va bouleverser la perception de la peinture à partir de
l’impression immédiate. Son rôle est fondamental dans la
genèse de la critique d’art à laquelle il donne ses lettres
de noblesse, domaine où l’avaient précédé Cochin, Caylus,
Grimm. Dans ses neuf
Salons
rédigés à la demande de
Grimm qui les destine à sa
Correspondance littéraire
(les
Salons
resteront confidentiels, n’étant publiés qu’en 1798,
sociale de l’artiste amorcée avec Ghiberti avant de connaître
sa pleine indépendance au XIX
e
siècle. Le concept du
Salon
de peinture, né de la création de l’Académie de Peinture et
de Sculpture en 1648, entretiendra la confusion entre l’his-
toire de l’art et une critique qui, dans ses atermoiements,
reste une discipline auxiliaire. Les commentaires dans le
Mercure galant
, créé en 1672, futur
Mercure de France,
maintiennent une praxis, une vision de l’histoire et une
esthétique qui renvoient à une idéologie. Avec ses
Salons
Diderot inaugure une voie nouvelle en défendant la force
expressive de l’image (
Salon
1767). Une conviction qui sera
développée par Baudelaire un siècle plus tard.
Nous sommes redevables à une génération de peintres,
philosophes, humanistes, érudits tels que Michel-Ange,
D
ossier
De leurs côtés,
les peintres
travaillent sans
s’en douter à
l’élaboration d’un
futur discours
critique. 
Ci-dessus : Gustave Courbet (1819-1877),
Portrait de Baudelaire,
1847,
huile sur toile, 53 x 61 cm.
© Musée Fabre Montpellier,
cliché Frédéric Jaulmes
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