Automne_2012 - page 10-11

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Détecter l’imprévisible est chaque fois une obligation
impérative. Ouvrir la marche vers un futur insoupçonné,
qui assurément fera progresser l’architecture, est tout aussi
nécessaire.
Mais l’architecte est ainsi fait qu’il est incapable de se
fustiger lui-même, incapable de s’adonner à une autocritique
constructive. Il lui faut donc obligatoirement se livrer
pieds et poings liés à un individu a priori peu sympathique
puisqu’il se trouve disposer d’une autorité, d’être en quelque
sorte en situation de juge. Du coup, beaucoup d’architectes
craignent l’arbitraire, cherchent à établir une connivence
avec les écrivains-journalistes de l’architecture.
Ecrivains, en effet, le mot n’est pas trop fort car ces
hommes doivent porter à la connaissance d’autrui, dans un
langage impeccable et compréhensible, des impressions
qu’ils ont ressenties au cours d’une visite circonstanciée,
ravivée par l’œil du photographe, qui lui
aussi a son mot à dire ou à redire sur l’ou-
vrage, car il dispose de trucages auxquels
les architectes ne sont que trop sensibles.
Ah ! La belle photo ! Prenez s’il vous plaît
le profil de ce volume-là, c’est le meilleur.
Et nous voilà partis dans la flagornerie sans
frein ni discrétion.
J’ai mis quarante ans à accepter certaines
vues de l’église Sainte-Bernadette du Banlay qui m’inquié-
taient, vues qu’aujourd’hui de nouveaux photographes
me font découvrir comme les plus actives. Ainsi, dans
mon propre travail peuvent se glisser avec le temps des
interprétations différentes. La critique peut être évolutive.
Dans un premier temps, elle se doit de décrypter l’œuvre,
d’en donner les clés de lecture au public, d’en deviner les
intentions, les actions volontaires (ou non) sur les usagers
qu’il ne faut jamais oublier dans les relations qu’ils vont
entretenir avec l’architecture en question au fur et à mesure
du déroulement du temps, même si, au début, ces témoins
n’en sont qu’à la supputation. L’usage dont on parle de
façon réelle, réaliste, se fera plus tard, beaucoup plus tard,
après des années de pratique face à des us et coutumes
différents. Mais si le critique est un peu perdu devant le
choc d’une œuvre particulièrement violente, il devra (et
cela est scientifique) replacer cet ouvrage particulier dans
l’ensemble de l’œuvre. Il opère sur un seul exemple certes,
mais il se doit de tenir compte de sa place dans le passé
Critique architecturale :
la grande peur
Par
Claude Parent
, membre de la section d’Architecture
M
ême si les architectes sont habitués depuis les
années de la modernité à la lecture assidue de la
presse architecturale ou de la presse quotidienne
et des magazines de toute nature, même s’ils s’informent du
rare discours audiovisuel, ils restent inquiets voire angoissés
devant toute écriture critique à l’égard de leurs œuvres.
Soyons francs, ils ont peur car ils ne voient de la critique
que le côté négatif d’une analyse censée pour eux révéler le
côté faible de leur travail, ressentie toujours comme agres-
sive, voire malveillante, quelles que soient les précautions
oratoires déployées par l’auteur de l’article.
À la base l’architecte a mal, s’inquiète, il croit qu’une
disgrâce peut s’ensuivre dans l’opinion de sa clientèle, donc
porter atteinte à ses intérêts propres.
Cette attitude, ce réflexe négatif est insupportable dans
la mesure où la critique est absolument nécessaire au
développement de l’art de l’architecture, si
complexe, si difficile à maîtriser comme à
communiquer.
Bien au contraire, sans critique très
développée, l’architecture ne pourra pas
prospérer, ne pourra jamais évoluer, perfec-
tionner son adaptation au monde, suivre
ou précéder son évolution. Une architec-
ture sans critique ne peut que s’étioler, et
disparaître même, au profit d’autres moyens d’évaluer les
besoins des hommes quant à leurs désirs, qu’il s’agisse de
constructions ou de développement intellectuel.
La critique dans ce qu’elle a de plus intransigeant, de
plus engagé, est un des moteurs essentiels de l’architecture.
Quelles que soient ses erreurs, ses dérapages, on se doit
donc de lui laisser le champ libre pour tout dire sans aucun
ménagement, d’aiguiser un sens critique permanent, à la
seule condition d’argumenter son propos. Sinon, on risque
de se trouver face à la description produite par l’architecte
lui-même, tombant dans le piège de l’autopromotion qui
colle si bien à notre société de communication.
Face à ce piège, répétons-le, l’architecture doit, dans
une totale liberté d’expression, avancer une action critique
parallèle forçant l’architecte à approfondir ses recherches, à
remettre en question ses certitudes du moment, à s’abriter
de toute convention dans son œuvre, à se lancer en perma-
nence dans la prise de risque qui comme chacun sait est le
nerf de toute imagination.
D
ossier
La critique dans
ce qu’elle a de plus
intransigeant, de plus
engagé, est un des
moteurs essentiels de
l’architecture. 
Aldo Rossi,
Perspective Composizione,
Teatro del Mondo, Venezia, 1980,
Centre Pompidou, Musée national d'art moderne.
© Eredi Aldo Rossi. Courtesy Fondazione Aldo Rossi
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