Automne_2012 - page 14-15

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ntendons-nous bien. La critique est plurielle,
et le terme même de « critique » recouvre en
musique deux exercices bien différents, que l’on
pourrait nommer la critique scientifique et la critique
événementielle.
Par analogie avec la critique d’art, j’entends par « critique
scientifique » tout commentaire relevant de la discipline
musicologique. Procédant par l’analyse des divers compo-
santes de l’objet sonore, elle étudie la genèse et la réali-
sation de l’œuvre, son éventuel recours à une symbolique
(Monteverdi, Bach), à un argument (Berlioz, Stravinsky),
voire à un crypto-langage (Schumann, Messiaen), son
esthétique et sa réception, selon les
méthodes de l’exégèse. En ce sens, elle
est une herméneutique. Ces travaux
font l’objet d’articles de fond dans des
publications spécialisées. Ainsi, à titre
d’exemple en langue française, la
Revue
française de musicologie
, la
Revue d’ana-
lyse musicale
, la revue
Contrechamps
ou
la
Revue musicale de Suisse romande
, et
de façon générale les actes de colloques
et de séminaires. Ces travaux s’étendent
de l’analyse des sources historiques et des traités anciens
à l’étude des écritures et techniques nouvelles, incluant le
recours à l’informatique dans l’acte de la composition.
Mais ce que l’on entend généralement par le terme de
critique musicale, ici nommée « critique événementielle »,
est simplement le commentaire jour après jour d’un événe-
ment de la vie musicale, récital, concert, opéra, création
d’une œuvre nouvelle, parfois accompagné d’un entretien
avec un artiste ou un auteur, ce dont on prend connaissance
par l’écrit, l’audiovisuel ou l’internet. Du billet d’humeur
au débat d’idées et à l’article solidement argumenté, ce
commentaire est assorti d’un jugement qualitatif, voire de
réflexions plus générales sur la vie musicale.
Or la critique musicale est un exercice beaucoup plus
difficile qu’on veut bien le dire. Elle demande des connais-
sances, de la sensibilité et du goût, une grande expérience,
aussi, à défaut de pouvoir prétendre à quelque objecti-
vité. Est-ce d’ailleurs nécessaire, quand il s’agit d’abord
d’une affaire de goût ? Charles Baudelaire a commenté les
Salons de peinture, mais aussi quelques concerts dans des
Gardons-nous donc de moquer telle critique ou d’en-
censer telle autre. Toutes, à un titre ou à un autre, offrent un
reflet de l’opinion publique, reflet des goûts d’une société,
d’une époque et souvent de leurs ambiguïtés. Et toutes
informent donc l’historien, non seulement sur la réception
des œuvres qu’elles relatent, mais plus généralement sur le
goût musical d’un moment de la vie de la société. Plus vaine
assurément que la critique scientifique du musicologue, la
critique événementielle du journaliste, toujours utile pour
l’historien, peut lui devenir un précieux outil d’investigation.
Il faudra bien qu’un jour, à la lumière de tout ce que l’on a
pu écrire au fil du temps, des rejets comme des adorations,
on entreprenne d’étudier cette
Histoire du goût musical
qui
reste à écrire.
u
Honoré Daumier,
L’orchestre pendant qu’on joue une tragédie,
planche
n° 17 de la série des Croquis musicaux, 1852, lithographie, état unique,
avec la lettre, épreuve sur blanc provenant du dépôt légal, 26,1 x 21,6 cm,
publiée dans
Le Charivari
, le 5 avril 1852.
BnF, Estampes et Photographie, Rés. Dc-180b (46)-Fol.
articles pénétrants – il est l’un des premiers admirateurs de
Wagner en France, quand le Tout-Paris mondain le conspue.
Baudelaire, donc, écrit en 1846 : « Pour être juste, c’est-à-
dire pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale,
passionnée, politique, c’est-à-dire faite à un point de vue qui
ouvre le plus d’horizons ».
Aujourd’hui, le public mélomane à qui s’adresse la critique
souhaite une information rapide sur l’actualité, et autant
que possible objective plus que passionnée. Découvrir des
talents inconnus, suivre la carrière des grands interprètes,
s’informer sur les œuvres nouvelles. Peut-être également
suivre l’évolution de l’interprétation musicale et de la créa-
tion. Dans les faits, la critique répond-elle
à ces nécessités ? La question se pose, à
voir la part toujours plus exiguë qui lui est
accordée dans les médias au regard de ce
qu’elle était il y a un siècle, à l’exception
du monde
visuel
de l’opéra. Et en effet,
à quoi bon commenter a posteriori un
événement unique et éphémère ? Le
critique d’art peut jouer un rôle pres-
criptif en matière d’exposition, de pièce
de théâtre, de sculpture, d’architecture
ou de livre, pas le critique musical – à l’exception toutefois
du domaine du disque. Comme le livre, le disque se veut
promis à une longue carrière, et l’amateur demandera
au critique de l’éclairer sur les qualités d’un enregistre-
ment pour orienter son choix. Toujours et nécessairement
subjectif, le commentaire critique peut cependant lui
proposer un certain nombre d’informations objectives.
Reste l’épineuse question du commentaire de la créa-
tion contemporaine, qui devrait être la fonction princi-
pale de la critique musicale. Le formidable sottisier des
erreurs d’appréciation des œuvres nouvelles depuis deux
siècles – sottises, du moins, selon notre approche actuelle
avec le recul du temps –, de la part de commentateurs
souvent insuffisamment informés ou compétents, a conduit
aujourd’hui bien des journalistes à se cantonner prudem-
ment dans des propos lénifiants de type impressionniste plus
que réellement argumentés. N’empêche que la récente créa-
tion du premier opéra du jeune compositeur britannique
George Benjamin,
Written on skin
, a pu faire l’unanimité du
public et des critiques.
La critique musicale :
à quoi bon ?
Par
Gilles Cantagrel
, musicologue, correspondant de l’Académie des Beaux-Arts
Et si en pareil cas, le meilleur des critiques était lui-
même un artiste, voire un compositeur ? L’histoire ne
manque pas d’exemples significatifs. En 1894, la première
audition du
Prélude à l’après-midi d’un faune
d’un jeune
musicien à peine connu nommé Claude Debussy reçut un
accueil triomphal, au point qu’il fallut rejouer sur-le-champ
l’œuvre en « bis ». Moins de dix ans après, en 1902, au
lendemain de la création de l’opéra
Pelléas et Mélisande
,
ouvrage lyrique radicalement neuf, le journaliste Camille
Bellaigue, célèbre critique du
Figaro
, peut affirmer tout
à trac au sortir de la première représentation que « la
musique de M. Debussy ne fait pas beaucoup de bruit,
mais un vilain petit bruit ». Quelques semaines plus tard,
le compositeur Paul Dukas, qui a pris entre-temps le
loisir d’étudier la partition, consacre dans les colonnes du
Temps
une très longue étude à l’ouvrage, déclarant que
le directeur de l’Opéra-Comique vient de « monter un
chef-d’œuvre ». Regardons la chronologie : le poétique
« drame lyrique »
Pelléas et Mélisande
est contemporain du
« roman musical » réaliste de Gustave Charpentier,
Louise
.
On comprend bien la difficulté pour le critique musical,
porte-parole des goûts dominants, bons ou mauvais, des
lecteurs dont il est le truchement, d’apprécier à sa juste
valeur l’un et l’autre ouvrages, si honnête veut-il demeurer.
D
ossier
Aujourd’hui, le
public mélomane à qui
s’adresse la critique
souhaite une information
rapide sur l’actualité,
et autant que possible
objective plus que
passionnée. 
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