Ete 2006 - page 10

19
18
R
imbaud n’en serait pas revenu : l’Autre est devenu
“Je”. L’Autre, qu’un Musée de l’Homme vieilli nous
avait longtemps présenté sous les traits de la femme
hottentote (rescapée de foire offerte à la curiosité de la foule),
et plus récemment sous l’aspect de féroces mannequins en
plâtre, abrités dans des grottes en carton, censés représenter
les insulaires marquisiens, avec leurs massues, leurs tissus de
tapa, grimaçant comme si Gauguin n’avait jamais peint leur
beauté, leurs yeux tendres et leurs pommettes saillantes…
Il ne faut pas douter que “Je-l’Australien”,
“Je-l’Africain”, “Je-des Iles Fortunées” (j’en
passe) seront traités avec la plus grande sollici-
tude, le plus vif respect dans le nouveau musée,
malgré l’inspiration cahoteuse de l’architecte
Jean Nouvel, auquel nous devons une façade
parsemée de cubes aux couleurs volées chez un
confiseur (chocolat, orange, ou safran), peut-
être censées évoquer les terres tropicales ?
Etranges protubérances sur lesquelles les reflets
de la Seine ne peuvent guère jouer (de ma
fenêtre peu éloignée, j’entends les gémisse-
ments du fleuve malmené).
Oublions le contenant et parlons de ce Temple du “Je” ou
de l’Autre, comme vous voudrez. Pour le contenu, aucun
doute n’existe : le maître à bord, Stéphane Martin, est un
homme de qualité. Son calme, dans les moments difficiles,
est exemplaire. Jeune (il a l’âge de mon fils aîné), il réussit
sans difficulté apparente à se faire entendre des ministres -
c’est capital !-, des antiquaires - c’est important pour de
futures donations -, des ethnologues - ce qui est indispen-
sable au bon fonctionnement de l’établissement -, et du
moindre de ses collaborateurs.
Je suis d’autant plus à l’aise pour souligner les mérites d’un
président que l’on va bientôt découvrir à l’œuvre, que je ne
fais partie d’aucune des diverses commissions ou conseils de
“son” Musée ! Au surplus, j’ai quelques raisons de me plaindre
de lui : il a hésité huit ans avant de se décider à visiter mon
musée de Barcelone… Pour des offenses moins graves, je me
suis brouillé avec nombre d’amis d’enfance !
Cela dit, le président Martin a de la chance. Il est sans
doute l’une des seules personnalités assez crédibles, par son
honnêteté, par son respect des scientifiques, et
par le goût sincère qu’il cultive depuis long-
temps pour l’art africain (rare passion chez un
énarque !), pour négocier la restauration du
dialogue entre les “connaisseurs”, qui admirent
sans savoir, et les ethnologues, qui savent et
parfois refusent d’admirer la perfection
formelle d’une œuvre, cette perfection étant à
leurs yeux une invention occidentale, suscep-
tible de fausser la juste perception de la fonc-
tion de l’objet.
Cette crainte de certains ethnologues est
honorable, bien qu’elle ne perturbe en aucune façon d’au-
tres savants pour lesquels, en matière d’artefacts de tous âges
et de tous continents, le beau n’existe jamais par hasard. De
l’eau a coulé sous le pont Mirabeau, depuis la “querelle du
Musée de l’Homme”, visant à faire passer les collectionneurs
pour des béotiens, des gens méprisant les scientifiques, dont
(bien au contraire) ils recherchent les conseils et le jugement,
de la même façon que le propriétaire d’une œuvre romaine
fait appel à l’archéologue, quand il veut situer dans le temps
une sculpture aimée.
À vrai dire, je ne redoute pas que le Musée du quai Branly
soit incapable de remplir sa fonction, que des tensions se
produisent. J’ai peur qu’au moment où l’institution existera,
on ne pense en haut lieu que le but recherché a été atteint,
et que des investissements ultérieurs ne sont plus nécessaires.
Or les collections nationales regroupées au quai Branly
comportent des lacunes considérables. Certains centres de
style d’Océanie sont faiblement représentés, l’ensemble d’art
précolombien est embryonnaire, la sculpture de l’Afrique
orientale est presque absente, pour ne mentionner que
quelques faiblesses… Qui oublierait cette évidence : si le
Louvre, si le Centre Pompidou, si le Musée Guimet ont acquis
la renommée internationale qui est la leur, c’est grâce à
une politique d’acquisition constante, opiniâtre, soutenue.
La loi sur le mécénat permet aujourd’hui la mise à contribu-
tion d’importantes sociétés françaises. Chaque trimestre, un
chef d’œuvre d’art africain, océanien, précolombien passe en
vente publique à Paris, à Londres ou à New York. On ne doit
pas le laisser échapper. C’est donc désormais une priorité
pour le Musée du quai Branly, de combler les lacunes subsis-
tant dans ses collections, par des achats ponctuels, plutôt que
par l’acquisition d’ensembles, à mon sens. Ce qui précède
Le Musée du quai Branly, temple de l’Autre
Par
Jean-Paul Barbier-Mueller
, président-fondateur des Musées Barbier-Mueller de Genève et de Barcelone.
Dossier
me fait croire que la recherche des fonds nécessaires à ces
investissements occupera une partie importante de l’agenda
du président ! En regardant résolument vers l’avenir, jour-
nalistes, ethnologues, collectionneurs, savants appartenant à
toutes les disciplines sauront, j’en suis sûr, faire taire leurs
préjugés, leur éventuelle désapprobation de ce qui peut appa-
raître à certains comme une “fantaisie coûteuse”, et appor-
teront leur contribution (même minuscule) à la réussite du
musée. Ils se rappelleront que l’on applaudit aujourd’hui sans
réserve la pyramide et le remodelage du Grand Louvre
(hautement critiqués comme une fantaisie plus étrange et
plus coûteuse encore par le même quotidien qui égratignait
le Musée du quai Branly, appuyant les récriminations de
“dissidents” du Musée de l’Homme !), et ils encourageront
la politique et le but assignés au nouvel établissement.
Comment refuser un lieu voué à la rencontre avec l’Autre,
c’est-à-dire avec nous-mêmes ? Comment se priver d’un
musée dédié à l’humanité, formée d’un seul, d’un même
homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement
pendant le cours des siècles, à en croire Pascal ? L’institution
qui va ouvrir ses portes est indispensable à un point tel, que
son succès ne relève pas de la probabilité, mais de la certi-
tude, j’en ai la conviction profonde.
Ci-dessus : tête d'Ifè en terre cuite. Haut. : 25 cm. (TL Oxford 1140-1490).
Inv. 1015-176. Musée Barbier-Mueller, Genève.
Brises soleil des bâtiments Branly et Auvent. © musée du quai Branly
De l’eau a coulé
sous le pont
Mirabeau, depuis
la “querelle du Musée
de l’Homme”, visant
à faire passer les
collectionneurs pour
des béotiens.”
1,2,3,4,5,6,7,8,9 11,12,13,14,15
Powered by FlippingBook