Ete 2006 - page 11

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Comment est née cette passion pour les
arts primitifs ?
J’ai participé à un voyage d’étudiants en Afrique française,
organisé pour “promouvoir des vocations”, et ce fut une révé-
lation. Peu après j’ai d’ailleurs rencontré mon ex-mari qui
partageait cette passion ; nous avons ouvert une petite galerie
boulevard Raspail, et nous avons décidé non pas d’acheter
des objets africains en vente publique, comme la plupart des
marchands, mais d’aller les chercher nous-mêmes sur le
terrain. À partir de Dakar, nous avons réalisé une grande
expédition en Guinée, puis au Mali notamment en pays
Dogon qui m’a littéralement fascinée, ensuite nous sommes
redescendus vers Abidjan. À l’époque, en 1956, il n’y avait
pas de routes, à peine quelques pistes que nous
parcourions dans de vieux 4x4 laissés sur place
par l’armée américaine, c’était vraiment l’aven-
ture ! Plus tard, nous avons monté d’autres expé-
ditions en Afrique, le Burkina Faso, la Côte
d’Ivoire, le Cameroun, le Gabon etc.
Nous avons d’abord travaillé à Paris mais très
vite nous avons décidé de nous installer à New
York, c’était une ville très attirante dans ces
années et il y avait de vrais amateurs pour les
objets que nous proposions. C’est à cette
époque que Rockefeller a ouvert son musée
d’art primitif d’Afrique, d’Océanie et précolombien, l’ori-
gine de l’aile du Metropolitan Museum.
Comment se construit une collection ?
L’important n’est pas d’accumuler des quantités d’objets
mais de “creuser”, d’approfondir l’exploration d’une région,
ou d’une thématique. Et cela implique d’acquérir une
connaissance ethnographique du pays, de passer du temps
sur place, de rencontrer les gens, de parcourir les
paysages. Pour la plupart, les antiquaires se contentent
d’acheter et de vendre en Europe ou en Amérique (du Nord),
sans jamais aller sur le terrain… leur métier est un
commerce ! Il y a heureusement quelques grands antiquaires,
qui sont vraiment passionnés, mais ils se font rares. Quand
on est sur place, on “sent” les objets dans leur contexte, avec
les gens, les paysages, et c’est ce qui les rend attachants.
Dans quelles régions vous êtes-vous
particulièrement investie ?
Je me suis beaucoup intéressée au Mali, car j’ai eu la chance
d’y trouver très vite des objets Bambara extraordinaires, et
aussi de faire des rencontres merveilleuses avec les gens,
spécialement avec les Dogons.
Quand êtes-vous rentrée en France ?
À la fin de 67, j’ai divorcé et me suis occupée d’une nouvelle
galerie, quai Malaquais. Il a tout fallu remonter car j’avais tout
laissé à New York et ce n’était pas facile à l’époque. De
plus, je suis retournée en Afrique pour ramener de nouveaux
objets en revoyant les antiquaires de Bamako, Abidjan, Douala.
Je montais des expositions, ce qui était nouveau pour moi, et
je rencontrai ainsi un collectionneur… que j’épousai, et qui
a pris en charge une autre galerie à New York ainsi que les
aspects financiers, me permettant ainsi de travailler à un livre
sur “La statuaire Dogon” devenu un classique.
Comment trouviez-vous les objets ?
Bien sûr en achetant en ventes publiques ou à des collec-
tionneurs mais mieux, en allant sur place voir les antiquaires
installés dans les capitales. Indépendamment de ceux-ci, il y
avait des “rabatteurs” qui allaient en brousse
dans les villages pour repérer les objets, et
ensuite ils me les présentaient. Mais c’était
devenu de plus en plus difficile avec l’islamisa-
tion de ces contrées : l’islam interdisant les
représentations humaines et le culte des objets,
ceux-ci se sont raréfiés et aujourd’hui il est prati-
quement impossible de trouver des anciens
objets. Il y a seulement de l’artisanat bien fait
et destiné aux galeries d’Europe ou des Etats-
Unis. Ce sont de plus en plus les mêmes sculp-
tures qui circulent sur le marché de l’art
primitif, passant d’un collectionneur à un autre.
Ce même processus de recherches systématiques s’est
exercé dans tous les pays africains, aidé d’ailleurs par les
guerres intertribales recommencées après la décolonisation.
Les objets sont arrivés sur le marché occidental par vagues
suivant les régions : la guerre du Biafra a fait sortir tous les
objets au Nigeria. Puis il y a eu l’arrivée des objets de l’ex-
Congo belge. Les guerres ont déplacé les populations et on
a encore trouvé de bons objets dans des régions non prospec-
tées, au Kenya, en Ethiopie, en Tanzanie. Avec la fin de l’apar-
theid, les Zoulous ont pris conscience de la valeur de leurs
objets traditionnels et on a vu apparaître ceux-ci en
Afrique du Sud, mais maintenant, ils restent dans les musées
sur place et c’est bien ainsi.
En ce qui nous concerne, Philippe Leloup et moi, aujour-
d’hui, nous achetons rarement, seulement par coup de foudre.
Quand je retourne au Mali, c’est pour continuer mes recher-
ches et m’occuper d’une école que nous avons fait construire,
maintenant il faudrait un forage pour l’alimenter en eau
potable... Je considère que ma carrière s’est bâtie avec ces gens
et c’est à moi de les aider dans la mesure de mes moyens.
Propos recueillis par Nadine Eghels
A gauche : masque Guro, Côte d’Ivoire, fin du XIX
e
siècle, Haut. : 33 cm.
La passion d’une vie
Rencontre avec
Hélène Leloup
, collectionneur et ancien marchand d’art primitif
Dossier
L’important
n’est pas d’accumuler
des quantités d’objets
mais de “creuser”,
d’approfondir
l’exploration d’une
région ou d’une
thématique.”
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