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a musique de Mozart n’a jamais disparu de la cons-
cience collective, et il n’était nul besoin de cet affole-
ment médiatique pour attirer sur elle l’attention.
Certes, un tel événement offre un opportun prétexte à une
opération commerciale de grande envergure. Les temps le
veulent ainsi. Et l’on peut éprouver lassitude ou agace-
ment à lire ou entendre tant de sottises, parfois, à voir
certaines des plus pures créations du génie humain
devenir des produits de grande consommation. Ce raz-de-
marée, il serait pourtant bien léger de le frapper d’anathème,
en bloc. Que l’on offre d’entendre tout l’œuvre de Mozart,
des essais de jeunesse aux parfaits chefs-d’œuvre de la matu-
rité, par la diffusion d’un coffret réunissant 170 enregistre-
ments, et que ce coffret ait jusqu’à ce jour trouvé plus de
150 000 acquéreurs de par le monde, cela représente quelque
vingt-cinq à trente millions de disques. C’est-à-dire plus que
n’en vendent les plus populaires des chanteurs ou des groupes
actuels, et en tout cas bien davantage que ne peuvent contenir
d’auditeurs toutes les salles de concert réunies.
Aucune raison d’ordre mercantile ne peut cependant
parvenir à expliquer cet étonnant écho, rencontré auprès d’un
si large public, parfois bien éloigné du domaine de la musique
savante. La question demeure : pourquoi Mozart ? Le phéno-
mène est unique, et quand même y apporterait-on les plus
grands moyens matériels, il serait impossible d’éveiller pareille
résonance avec Beethoven ou Michel-Ange, Picasso, Newton
ou Louis XIV.
Toute tentative d’explication échappe aux musiciens eux-
mêmes. Ils évoqueront la “fraîcheur” des phrases musicales
dans leur admirable ductilité, la souplesse rythmique, un
parfait équilibre formel, l’apparente simplicité des thèmes…
Rien n’est encore dit de cette impression de bonheur, de
L’
existence même de l’art constitue une énigme pour
le biologiste. Ce dernier tend en effet à tout expli-
quer, en termes darwiniens, à partir de caractères
sélectionnés au cours de l’évolution. Or, l’art semble consti-
tuer l’exemple même d’un comportement gratuit, dont on
voit mal les avantages qu’il aurait pu procurer au cours de la
phylogenèse. D’autres valeurs humaines s’avèrent plus expli-
cables, notamment celles qui relèvent de la morale (suscep-
tible de favoriser la survie du groupe social, donc des
gènes dont il est composé) ou du sens de la vérité (un être
vivant a toujours intérêt à mieux connaître son environne-
ment et ses partenaires). L’art paraît “inutile” ; il ne s’agit pas
moins d’une réalité manifeste, au niveau planétaire et depuis
plusieurs siècles. En outre, le sentiment esthétique semble
largement répandu. Nous sommes donc structurellement
(biologiquement) des créatures esthètes.
Nous aborderons ce défi à travers l’analyse de trois ques-
tions : 1° le sentiment esthétique existe-t-il dans la nature,
en dehors de l’espèce humaine ? 2° Quelle peut être sa raison
d’être ? 3° Quels mécanismes neurophysiologiques accom-
pagnent ou expliquent la perception esthétique ?
Une multitude d’exemples confirme l’existence du beau
au-delà des frontières de notre espèce. Plumages étincelants,
formes étonnantes, parades spectaculaires : le monde animal
nous gratifie d’une multitude de merveilles esthétiques. Que
nous les trouvions belles ne suffit pas, encore faut-il savoir si
les animaux directement concernés les jugent de même. Tout
indique qu’il en va bien ainsi puisque, pour ne citer qu’un
exemple, la femelle du paon cède aux avances de son
partenaire après la parade. Ce fait nous aide à répondre à la
seconde question : le sentiment esthétique existe dans la
nature parce qu’il fonde l’attractivité, si importante en parti-
culier pour le choix du conjoint. Parmi les critères du juge-
ment esthétique, le sens de la symétrie revêt une importance
essentielle : de nombreuses observations confirment que les
hommes et les autres vivants préfèrent les sujets symétriques.
La raison en est que les asymétries traduisent souvent une
plus mauvaise santé, elle-même causée par des anomalies du
développement. Par voie de conséquence, l’individu attractif
(beau) sera en fait celui qui présente le moins de défauts.
Quel est le support physiologique de la perception esthé-
tique ? Les études récentes, par le moyen des techniques
modernes d’imagerie cérébrale, mettent en évidence des
zones du cerveau (en particulier au niveau du cortex dorso-
latéral préfrontal) activées par la perception de la beauté.
Pour comprendre le sens d’une approche neurophysiolo-
gique de l’esthétique, il faut connaître les mécanismes à la
base de la perception. Cette dernière, et notamment la vision,
ne correspond pas à la photographie du réel (pas plus que
l’art d’ailleurs), mais à l’extraction de signaux chargés de sens
dans l’environnement. Notre cerveau ne photographie pas
le monde mais le reconstruit (et, bien entendu, il en va de
même pour l’artiste, même très réaliste), il recherche des
indices significatifs. Dans la perception esthétique, il extrait
des critères attractifs, que l’on qualifiera de beaux et dont
la force sera d’autant plus grande qu’ils se trouvent associés
à une forte valeur émotionnelle. Quand elle s’adresse à un
objet d’art (créé par l’homme), cette perception bénéficie
du fait que l’artiste a réalisé lui-même l’opération consistant
à extraire le signal important : en observant les peintures de
Georges de la Tour, on perçoit d’emblée les regards et les
mouvements des joueurs de carte tricheurs ou des complices
de la diseuse de bonne aventure. Le cerveau de l’observa-
teur bénéficie d’une solution immédiate dans sa recherche,
il n’en est que plus activé. Ce faisant, la perception artis-
tique le modifie, ce qui justifie ce jugement de Jacques Ninio
selon lequel “l’art plus que la science a changé notre percep-
tion de la nature.”
Grande salle des séances, le 29 mars 2006.
merveilleux que ressentent les auditeurs les moins prévenus.
La musique de Mozart use de ce langage universel que
le baroque a constitué et que tous parlent en Europe, durant
quatre ou cinq décennies à peine. Au moment où va basculer
le siècle, elle entretient l’illusion du style galant et du rococo
sur son déclin. Cela fait partie de son charme. Mais ce temps
est aussi celui de Laclos et de Beaumarchais, de Marivaux et
de Sade ; et déjà, au-delà de la pensée de Mozart, nourrie
des philosophes du Siècle des Lumières, se projette réso-
lument la perspective des orages des temps modernes.
Les grands ouvrages lyriques de Mozart n’en appellent
ni à la mythologie, ni à l’histoire antique. Ils parlent de
l’homme contemporain, ils incarnent la comédie humaine
dans sa complexité et sa subtilité. La musique nous y apprend
beaucoup plus sur l’âme humaine que bien des discours.
Aucun musicien plus que Mozart n’a su à ce point pénétrer
les plus secrets replis du cœur humain, au travers des jeux
de l’amour et du hasard.
Peut-être faut-il trouver là l’une des clés, parmi d’autres,
de la fascination qu’exerce Mozart. La profonde humanité
de sa musique et de ses drames, drames que sont aussi ses
symphonies, ses sonates ou ses quatuors à cordes, nous touche
au plus profond et par les moyens en apparence les plus natu-
rels. Mozart, intemporel et universel. À bien l’écouter, serait-
il aussi un musicien d’aujourd’hui ?
Grande salle des séances, le 22 mars 2006.
En haut : portrait de Mozart en médaillon réalisé à la pointe d'argent le
16 et/ou le 17 avril 1789 à Dresde, par Doris Stock (Internationale
Stiftung Mozarteum, Salzburg).
C
ommunications
C
ommunications
Mozart, un anniversaire
Par
Gilles Cantagrel
, musicologue
Comment le cerveau humain apprécie la beauté. Par le moyen de l'imagerie à résonnance magnétique, les Drs Semir Zeki et Hideaki Kawabata ont identifié les zones du
cerveau qui sont plus activées quand on regarde une scène belle plutôt que affreuse (A) ou plutôt que neutre (B). La vision de la laideur active, par comparaison avec
celle de la beauté, une autre aire (C) mais elle ne se différencie pas de celle de la neutralité.
Biologie de
l’esthétique
Par
Yves Christen
, neurobiologiste,
écrivain scientifique
L’esthétique comme une donnée
biologique ? Entre art et science,
un champ d’investigation passionnant.
a
b
c
d
Sans doute pour combattre l’amnésie qui menace notre société, l’époque est aux commémorations
et aux anniversaires. La prodigieuse effervescence qui caractérise la célébration du deux cent
cinquantième anniversaire de la naissance de Mozart sur la planète entière a cependant de quoi étonner.
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