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édigé entre 1943 et 1947, l’un des plus grands livres
de la littérature allemande,
Le Docteur Faustus,
de
Thomas Mann, est un roman encyclopédique qui traite
de philosophie, de théologie, d’histoire. Mais il traite surtout
de composition musicale puisque c’est la vie d’un composi-
teur, Adrien Leverkühn, qui y est relatée depuis sa naissance
supposée en 1885 jusqu’à sa disparition en 1940.
Plus de la moitié de la vie de Leverkühn se déroule pendant
l’apogée de l’Empire allemand, sous Guillaume II. Mais l’en-
grenage fatal est en place, faisant s’enchaîner inexorablement
la guerre de 14-18, la défaite, la crise politique, l’effondre-
ment de l’économie, la République de Weimar, les prodromes
de l’hitlérisme et son triomphe.
Le roman est foisonnant qui dépeint l’univers intellectuel
d’Adrian Leverkühn entièrement voué à la recherche de sa
propre perfection, convaincu de ne pouvoir atteindre au génie
que par une intervention démoniaque, et obsédé par le prix
à payer pour recevoir l’illumination suprême, ses ivresses,
ses paroxysmes.
La communication s’appuie sur quelques idées-force : ainsi
Leverkühn assure que la “musique a besoin, à certains carre-
fours, de règles purificatrices. Le moralisme de la forme,
sa rigueur sont destinés à servir d’excuse aux enivrements de
la réalité sonore”. Au gonflement sans retenue de l’expres-
sion lyrique ne peut manquer de succéder, à certains
moments, ce qui peut passer pour une simplification salu-
taire, tout en restant de haut niveau artistique.
C’est à Leverkühn que Thomas Mann attribue l’invention
de la technique dodécaphonique, imaginée par Arnold
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lle se présente donc comme une hypothèse de
travail dans la recherche d’un renouvellement de la
structure urbaine actuelle et du mode de vie de
l’homme en société.
Elle agit par étapes très précises, tout à fait comme dans une
recherche scientifique.
Première étape : le constat d’une crise. L’usage catastro-
phique que l’on fait de la terre aux fins de l’habitation des
hommes et la folie destructrice de leur mode de vie.
Deuxième étape : la formulation d une hypothèse de travail.
La proposition d’une autre solution de l’occupation des sols,
d’une pratique de l’espace différente, et ce dans la pensée
comme dans la forme de la structure urbaine.
Troisième étape : l’expérimentation. Observer cette nouvelle
pratique de la société dans le but de confirmer ou d’infirmer
l’hypothèse de la vie des hommes sur des plans inclinés.
Cette expérimentation se réalise en deux approches succes-
sives : 1° L’oblique proposant avant tout une architecture du
corps, il est facile et immédiat d’analyser les comportements
de l’homme-habitant dans son quotidien. En réalisant quelques
structures-témoins, on pourra suivre au jour le jour les accords
ou les refus conséquents et confronter la structure oblique à
l’adhésion éventuelle des habitants, et en collationner les résul-
tats. 2° L’oblique étant de nature territoriale et impliquant une
nouvelle gestion du sol, il faut passer à la grande dimension,
analyser sur des modèles mathématiques, pointus et ambitieux
les possibles répercussions sur la vie en société. 3° À la suite
de ces constatations
in situ
tant psychologiques que physiolo-
giques, pour se faire une idée des projections sur le futur,
réaliser un exemple de ville à l’oblique (10.000 habitants
maximum) et observer sur quoi débouche cette proposition
d’un nouveau mode de vie et cette modification des rapports
de l’homme à son territoire. Il s’agit alors d’obtenir une vue
d’ensemble des réactions du groupe social et d’enregistrer les
phénomènes observables de cette population-cobaye volon-
taire. 4° Progressivement, si les constatations sont suffisam-
ment positives pour prendre un risque acceptable, stopper le
développement quasi anarchique de nos villes (selon nos
méthodes traditionnelles) et greffer sur le patrimoine archi-
tectural les structures nouvelles de la ville oblique ; sans oublier
de restreindre en premier lieu l’emploi de l’automobile pour
le remplacer peu à peu, à terme, par de nouveaux moyens
de transport à inventer, plus adaptés à l’usage des pentes.
Cette politique est destinée à prolonger la présence de
l’homme sur la planète terre. Mais si les gouvernements euro-
péens et mondiaux, même convaincus par l’ensemble, de ces
expérimentations, refusaient de prendre les risques d’un tel
bouleversement, il serait souhaitable de reporter à une époque
plus éloignée l’usage de l’oblique, à celle par exemple de l’oc-
cupation d’autres planètes, conquises pour assurer la survie
de l’homme.
En effet, il serait dramatique d’exporter dans ces mondes
vierges des modèles d’urbanisation qui sont déjà obsolètes et
destructeurs sur terre, alors même que ces planètes propres
vont réclamer des solutions urbaines novatrices qui laissent
espérer de donner à l’homme sa seconde chance.
Voici en résumé les arguments de l’architecture oblique pour
contribuer à cette seconde chance : 1° L’oblique rétablit la
continuité territoriale, elle fait disparaître l’obstacle habité
mais elle envisage dans le même temps la constitution de
ruptures de la continuité. 2° L’oblique implique l’inconfort de
l’instabilité, source de tous les progrès déterminants de l’espèce
humaine (la marche, la roue etc.). 3° L’oblique intègre dans
un même support la circulation et l’habitation : principe de la
circulation habitable infirmant la distinction ancestrale acceptée
sans aucune remise en cause depuis les origines de l’humanité.
4° L’oblique garantit l’économie du sol. 5° Elle crée la liaison
directe dans l’espace. 6° Elle utilise le poids du corps comme
une énergie. 7° Elle offre la praticabilité de tous les plans :
intérieurs comme extérieurs. 8° Elle donne une liberté totale
dans le choix du parcours comme dans l’incidence des pentes.
9° Elle privilégie la notion de surface au détriment de celle
d’espace. 10° Elle intègre le mobilier et présente un support
actif aux arts.
Grande salle des séances, le 10 mai 2006.
En haut :
Open Limit 3
, Claude Parent, 1999-2000.
Schönberg en 1923, justifiant l’idée de Leverkühn selon
laquelle la “musique s’impose toujours une pénitence pour
expier sa sensualité”.
Le chapitre central du livre est consacré à une fascinante
conversation entre le musicien et le Diable : celui-ci rappelle
les termes de leur “contrat” : “Ma présente visite a pour seul
objet la confirmation. Tu as obtenu une période de génie, un
temps fructueux, vingt-quatre années. Une fois ce temps
écoulé, tu seras emporté… L’illumination laissera intactes,
jusqu’à la fin, tes forces intellectuelles ; même, elle les stimu-
lera par périodes jusqu’à la “transe clairvoyante””.
Celle-ci s’incarne dans ce que Satan appelle “l’idée subite”,
trois ou quatre mesures à peine qui ne doivent rien à la raison
ni au travail, mais tout à l’éclair soudain, à la suggestion immé-
diate, à l’éclat incomparable de l’illumination inspirée par le
Diable. Le musicien éprouvera le sentiment de vivre l’inten-
sité de la transe sacrée, le génie absolu, la concentration, la
condensation, l’essence du génie : quelque chose qui se situe
au-delà des limites humaines.
“Attends un an, disait Satan, dix ans, douze ans, attends
que l’illumination démoniaque, le refoulement de tous les
scrupules et des doutes paralysants atteignent au paroxysme,
tu sauras alors pourquoi tu nous a légué ton corps et ton âme”.
Les dernières années d’Adrian sont celles au cours
desquelles il commence à s’acquitter de sa dette : d’abord
par la solitude puis la démence, la tentative de noyade, la
mort et l’indicible conclusion.
Grande salle des séances, le 26 avril 2006.
C
ommunications
C
ommunications
L’Architecture Oblique
Par
Claude Parent
, membre de la section d’Architecture
L’architecture oblique substitue les plans inclinés aux plans verticaux et horizontaux
qui constituent depuis des millénaires notre espace habité.
Thomas Mann
et le Docteur
Faustus :
Le Diable et
la Musique
Par
Serge Nigg
, membre de la section
de Composition musicale
C’est à travers la vie d’un compositeur
que ce chef-d’œuvre de la littérature allemande
aborde le mythe éternel du Docteur Faust
et de son pacte avec le Diable.
Thomas Mann, né en 1875 à Lübeck, décédé en 1955 à Zurich (Kilchberg),
écrivain allemand fut lauréat du prix Nobel de littérature en 1929.
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