Ete 2006 - page 4

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Au plus loin que mes souvenirs me portent, c’est
durant mon enfance que j’ai pris conscience de
ce qu’allait être ma passion pour les arts
premiers, qualifiés à cette époque d’arts primitifs.
Je garde ainsi en mémoire une étrange silhouette portant
moustache et barbichette, déambulant dans les rues de mon
village natal. Cet ancien administrateur du Gabon s’était,
la retraite venue, établi dans notre commune. Il avait pour
habitude, au plus fort de l’été, de porter short, casque et
chaussettes longues. La tenue singulière et pour le moins
inattendue sous nos latitudes de ce personnage m’intriguait
au plus haut point, comme elle surprenait les villageois qui,
avec une certaine condescendance, laissaient entendre qu’il
avait reçu “le coup de bambou chez les Nègres.” Pour le
garçonnet que j’étais, cette figure insolite était chargée de
tous les phantasmes prodigués par la lointaine Afrique.
Je venais d’avoir neuf ans. Nous étions le 3 mars 1942, le
jour où les usines Renault subissaient leur premier
bombardement. C’est alors que mon oncle, personnage
érudit et curieux, m’entraîna au Musée de l’Homme. J’y
découvris la caverne d’Ali Baba : masques, parures, objets
de toutes sortes et de toutes couleurs, ustensiles insolites
s’entassaient dans les vitrines. Pour la première fois, je vis
des objets que je n’avais pu jusqu’à présent qu’imaginer au
gré des lectures glanées dans le grenier familial, lectures
relatant les voyages de Livingstone en Afrique australe, de
Schweinfurt chez les Niam-Niam et les Mangbetu, de
Stanley au Congo, de Savorgnan de Brazza chez le
Makoko. À cette époque, la célèbre Vénus hottentote était
encore présente, et je garde en mémoire l’étrange
embarcation circulaire recouverte de bitume venue des
lointains rivages du Tigre. Un grand masque dogon
s’alanguissait au fond d’une vitrine. Tous ces objets
inattendus me comblèrent de bonheur et je n’allais
désormais cesser de me passionner pour ces populations,
leurs coutumes, leur survie, leur art.
Mes lectures évoluèrent alors : Leiris, Griaule, Margaret
Mead, Metraux, Levi-Strauss devinrent mes compagnons
de route. Gaston Louis Roux, bon peintre rencontré chez
Balthus, me conta son épopée éthiopienne lors de la
mémorable traversée Dakar-Djibouti.
Alors que j’étais étudiant à l’ENSBA, je devais faire ma
première acquisition chez le père Hacher qui avait une
boutique à l’angle de la rue des Beaux-Arts et de la rue de
Seine. Voyant l’intérêt que je portais à l’art africain et
connaissant les ressources plus que modestes d’un étudiant,
il me proposa un masque dont je fis sur le champ
l’acquisition. Ce masque “fétiche” m’accompagnera tant à
la Villa Médicis qu’à Madrid. À cette époque, Vérité,
Hacher et Kamer, Kerchache, les frères Ratton étaient les
“papes” des arts premiers. Les histoires de l’art ne
consacraient alors que quelques pages, et le plus souvent
les dernières, aux arts africains et océaniens, un scandale
me disais-je.
Une de mes grandes révélations devait se produire chez
Hélène Leloup-Kamer. Cette galeriste exposait quai
Malaquais un ensemble magistral de sculptures
monumentales récemment découvertes de l’ethnie Mbembè
(Nigeria). Ces grandes figures érodées me fascinèrent et je
me remémore souvent ce “rassemblement” exceptionnel.
Cette époque fut également pour moi celle de la découverte
de personnalités tantôt étranges, souvent fascinantes,
parfois attachantes, qui m’entraînèrent sur les territoires
africains, asiatiques, océaniens : le temps des grands
voyages était venu.
Les arts premiers ont été et demeurent pour moi un refuge
où le rêve est toujours présent. Aujourd’hui encore, la
puissance imaginative de cet art et son épaisseur de
mystère ont conservé, intact, leur pouvoir d’évasion.
Dossier
Comment en suis-je arrivé là ?
Par
Arnaud d’Hauterives
, Secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts
En haut : Arnaud d’Hauterives au centre d’un masque Senoufo
(Côte d’Ivoire) utilisé dans le culte du Lô. Ces masques furent l’objet
d’une destruction systématique au moment du culte Massa (1948-1951).
Coll. particulière.
A droite : poupée Kotoko, descendants des Sao (Tchad, Nord Cameroun).
Coll. particulière.
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