Ete 2006 - page 5

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Dossier
L
e voici, subitement proposé au débouché de la rampe.
Le public a, auparavant, franchi la paroi de verre sur
le quai, traversé le jardin en descendant sous le bâti-
ment principal, gravi la rampe en contournant la tour transpa-
rente qui laisse deviner des instruments de musique en réserve
et témoigne des 300 000 objets ici conservés. Au passage, le
visiteur a pu voir le grand
moaï
de l’Île de Pâques que Pierre
Loti avait vu embarquer sur la Flore sous les vivats des
indigènes, et le très vieux mât
Kaïget
acquis et rapporté de
Colombie britannique par le peintre surréaliste Kurt Séligman.
L’installation de la cinéaste Trinh T. Minh Ha l’a
introduit à une autre sensibilité envers notre
planète. Dans la pénombre, le voici confronté à
l’effigie majestueuse de ce roi androgyne djen-
nenké du X
e
siècle. Sur sa droite, il découvre la
haute peinture blasonnée d’un puissant croco-
dile, autrefois érigée par les papous aux bords de
la rivière Yuat.
S’impose aussi l’extraordinaire paysage
architectural intérieur conçu par Jean Nouvel.
La saturation de ses couleurs, l’étirement des
volumes, la déclivité des sols, le jeu contrasté des
espaces dans la hauteur, les défilements au pied de falaises
opaques ou transparentes ; la présence, enfin, de tous ces chef-
d’œuvres, secrets ou dominateurs. 3 600 œuvres ont été ici
sélectionnées pour égrener dans le musée un parcours des
cultures témoignant de leur admirable fécondité plastique,
en soulignant la complexité de leurs significations, et l’ancien-
neté de leur histoire, si longtemps niée.
Ce parcours s’engage en Océanie, abordant successivement
la Mélanésie, la Polynésie, l’Australie et l’Insulinde. Les pièces
exposées s’inscrivent, du spectaculaire à l’intime, au cœur des
relations de pouvoirs et d’échanges qui s’établissaient entre
les hommes et avec leurs ancêtres. Le rythme de la visite s’éta-
blit en séquences spécifiques que traversent des thématiques
transversales reliant les cultures par un usage commun mais
aux sens symboliques différents. Des œuvres jalonnent le
parcours, monumentales comme les poteaux funéraires
bisj
et
mbitoro
, surprenantes comme les somptueux
tapa
des
XVIII
e
et XIX
e
siècles ou les
penji,
hautes pierres dressées de
Sumba, précieuses comme le trésor des parures d’Insulinde.
Deux “boîtes à musique” plongent le spectateur dans
l’écoute, l’ambiance visuelle et le mystère de musiques et
danses choisies. Le musée est aussi la mémoire du vivant de
peuples oubliés : pour illustrer l’immensité de l’Asie, des objets
viennent éclairer l’ingénierie artisanale des sociétés contem-
poraines, ils se déploient autour d’une travée centrale, cortège
éclatant et raffiné de costumes, de textiles et de parures. Trois
évocations de spectacles de marionnettes ouvrent à l’imagi-
naire des traditions orales des peuples sans écriture.
L’échange entre Maschrek et Maghreb introduit le visiteur
à l’ancienneté et à la perméabilité des sociétés africaines. En
marquant les multiples liens qui ont toujours uni les popula-
tions du continent, du nord au sud, le parcours évoque les
pratiques spirituelles qui ont accueilli sur un fonds animiste
l’islam comme le christianisme. Il souligne la pluralité des arts
africains et rappelle leur influence sur l’art moderne occi-
dental. En surplomb sur la façade, petites ou très grandes,
diversement aménagées, des salles permettent de compléter
par des situations géographiques et culturelles précises le
dialogue d’une présentation transversale consacrée à la
statuaire, et celle de vitrines dédiées alternativement aux
textiles et aux instruments de musique. Un espace
consacré aux collections constituées au
Cameroun par le docteur Pierre Harter rappelle
le rôle des collectionneurs dans la révélation des
créations africaines.
Les collections d’objets américains se sont
constituées depuis le XVI
e
siècle, par l’archéo-
logie et l’ethnographie, permettant de mieux
comprendre le monde amérindien des origines
à nos jours. Déployées en trois séquences, elles
évoquent, à travers le chatoiement des couleurs,
la maîtrise des matériaux et un balancement
subtil entre figuration et abstraction, les préoccupations
majeures de ces sociétés : veiller à l’équilibre du monde, cons-
tituer ou affirmer son identité. L’animal, souvent hybride, est
omniprésent : il peut être un parent, un double, un dieu ou
représenter une partie de l’univers. La mort, subie ou provo-
quée, est indissociable de la vie. Entre le présent et le passé
pré-hispanique, une séquence découvre la singularité de l’objet
amérindien en s’appuyant sur un principe de transformation
analysé par Claude Lévi-Strauss : des objets provenant de
populations différentes, proches ou distantes dans l’espace et
le temps, se répondent les uns aux autres par leur forme et
leur fonction, prouvant qu’ils sont avant tout un instrument
du sens.
Une circulation médiane, “la rivière”, permet d’accéder
directement aux différentes aires.
À travers des exemples choisis traités en relief, les publics,
notamment celui des non-voyants, peuvent s’interroger sur
l’organisation des hommes dans leurs lieux, leur relation à
l’au-delà, leur désir de découverte. Deux niveaux surélevés,
de part et d’autre du musée, accueillent des expositions tempo-
raires, thématiques ou “dossiers” permettant d’explorer les
ressources des collections. Un troisième, au centre de l’espace,
donne accès à un ensemble de bases de données traitant de
l’anthropologie, des langues et de la musique. On peut y
consulter aussi l’ensemble des collections. L’information vient
épauler la contemplation.
A gauche : Moluques 70.2001.27.444, XIX
e
siècle, Bois dur à patine brun
clair, Tanimbar (îles) / Indonésie / Panneau d’autel de maison tavu
entièrement décoré de spirales. © musée du quai Branly.
Au cœur du musée, un parcours de références
Par
Germain Viatte
, Conseiller scientifique, Musée du quai Branly.
3 600 œuvres ont
été ici sélectionnées
pour égrener dans le
musée un parcours
des cultures
témoignant de leur
admirable fécondité
plastique”
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