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Comment est né ce projet de Musée du quai Branly ?
Une des caractéristiques du Musée du quai Branly, qu’il
partage avec le centre Pompidou et avec l’Institut du monde
arabe, est qu’il s’agit d’un projet culturel né d’une volonté
politique, et non simplement adoubé par le politique. Depuis
toujours, le Président Chirac s’intéresse à l’équilibre entre les
cultures, et milite pour une vision du monde qui ne soit pas
centrée sur l’histoire du monde occidental. En 1995, juste
après son élection, le Président a entamé avec Jacques
Kerchache une réflexion sur la manière de rendre hommage
aux arts premiers, à travers la création d’un département qui
leur serait spécialement consacré au Musée du Louvre. Cette
proposition, que Jacques Kerchache défendait depuis un
certain temps, a alors rencontré une volonté politique, et en
qualité de directeur de cabinet, j’ai été confronté à cette
passionnante question dès le début.
Dès la fin de l’année 1996, Jacques Kerchache a proposé
au Président Chirac de créer d’une part un espace consacré
aux arts premiers au Musée du Louvre, la salle du Pavillon
des Sessions, qui a été inaugurée en avril 2000, d’autre
part un nouveau musée où seraient groupées les collec-
tions bizarrement séparées entre une exposition dite “d’art”
au Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie, et une exposition
dite “ethnographique” au sein de l’un des départements du
Musée de l’Homme. Les principes de ce projet ont été arrêtés
au début de l’année 96. En ce qui concerne la partie musée,
trois options étaient envisagées : essayer d’agrandir un des
deux musées existants pour y regrouper la totalité de la collec-
tion, tenter de réhabiliter un autre bâtiment parisien pour y
regrouper les deux collections ou enfin construire un bâti-
ment nouveau spécialement consacré à ce projet. Un groupe
de travail, confié à Jacques Friedmann, a été constitué, avec
pour mission de déterminer la meilleure solution et de
préparer le programme architectural adapté. La décision de
la construction a été arrêtée début 97, avalisée par le gouver-
nement d’Alain Juppé juste avant sa dissolution, et adoubée
exactement dans les mêmes termes au début 98. Il a été
décidé que l’ensemble, composé du Pavillon des Sessions et
d’un nouveau musée, serait construit par un établissement
public autonome, avec une administration et un budget auto-
nomes, sur un modèle statutaire inspiré du Centre Pompidou,
qui à son époque était résolument novateur. L’établissement
public a été crée
ex-nihilo
; appelé “musée” en décembre 98,
ne possédant au départ ni bâtiment ni collections, il s’est
en quelque sorte construit lui-même. Cette démarche était
tout à fait originale : une entité culturelle a été créée, et
ensuite elle s’est construite “sur mesure” par rapport à sa
fonction. C’est la même équipe qui dès le début a conçu le
projet, assuré sa construction, défini son fonctionnement, et
qui le gèrera au jour le jour. Un des grands bonheurs de ce
projet est qu’il n’a pas connu de modifications de programme,
comme ce fut le cas à la BNF ou à l’Institut du Monde arabe
par exemple. Cette stabilité du programme a procuré un
appréciable confort à l’architecte Jean Nouvel, et garantit
aujourd’hui une parfaite adéquation du bâtiment aux fonc-
tions pour lesquelles il a été conçu.
Quels sont les aspects novateurs de ce Musée ?
D’une part l’objet culturel proprement dit, un bâtiment ambi-
tieux dédié aux arts premiers et aux cultures non européennes
; d’autre part, sous un angle de politique culturelle, le fait
d’avoir adapté les derniers états de la réflexion sur le concept
de musée dans la cité au domaine des collections ethnogra-
phiques, qui était resté à cet égard extrêmement figé.
Du point de vue de l’histoire des musées, le projet du quai
Branly s’inscrit dans la ligne directe de la grande révolution
du Centre Pompidou, qui repose sur trois principes.
Premier principe : une collection permanente certes, mais
une part très importante faite aux expositions temporaires. De
ce fait le musée n’a pas un discours absolu, permanent, didac-
tique, mais par le jeu de la variabilité des expositions tempo-
raires et par la multiplication des regards qu’elles proposent,
un discours beaucoup plus mobile et dialectique.
Deuxième principe : la polyvalence, la conjonc-
tion de disciplines artistiques différentes : les
arts plastiques bien sûr mais aussi les arts de la
scène, la présence d’une médiathèque et d’un
campus universitaire.
Troisième principe, qui est à mes yeux la
grande innovation du Centre Pompidou : passer
du concept de visiteur à celui d’usager, c’est-à-
dire placer le visiteur au centre du dispositif. Le musée n’est
pas la formalisation par des briques, du verre et des
vitrines, d’un discours scientifique, il ne s’agit pas de dire
au visiteur ce qu’il doit savoir mais d’inventer une relation
avec lui, à l’instar de ce que font depuis longtemps les biblio-
thèques. Le visiteur ne vient pas prendre passivement une
grande leçon d’art, d’histoire et de culture, c’est un usager qui
vient utiliser un outil, et qui n’est donc pas considéré comme
ayant vocation à ne venir qu’une fois. C’est comme un abonné
avec lequel l’institution va dialoguer à travers les diffé-
rentes propositions qu’elle lui fera tout au long de l’année.
Son enrichissement personnel résultera de la fréquentation
et non de la fascination. Le Centre Pompidou a rendu ce type
de relation tellement évident et nécessaire dans notre pays
qu’aujourd’hui tous les musées vont dans cette direction, plus
ou moins facilement selon leur outil. Il suffit de regarder l’évo-
lution récente du Musée du Louvre dans les dernières années,
avec l’introduction de l’art contemporain, l’importance de
l’auditorium, pour en être convaincu. Notre chance est que
le bâtiment a été conçu pour cela, il permet cette polyvalence,
cette très grande diversité des médias, avec concerts, confé-
rences, spectacles. Le bâtiment intègre l’idée que le musée
est un lieu de vie, on peut y passer la journée, y déjeuner
ou y dîner, profiter du jardin, travailler dans la bibliothèque
ou bouquiner dans la salle de lecture ; on n’est pas dans un
objet de consommation fragmentaire, mais dans une insti-
tution où tout sera fait pour faciliter les adhésions d’usage, de
fréquentation, de relation, et la politique tarifaire ira dans ce
sens. La multiplication des expositions temporaires impliquera
celle des commissaires puisque nous nous sommes fixés
comme règle de faire appel, pour la moitié de nos expositions,
à des personnalités extérieures à l’institution, personnalités
diverses venant du monde du cinéma, de la littérature, des
Beaux-Arts etc., qui apporteront leurs regards singuliers.
Le bâtiment de Jean Nouvel est tellement souple et ouvert
que d’autres stratégies seront possibles dans les années futures.
C’est un lieu éminemment inventif, qui se prête à la multipli-
cation des formats, à une grande diversité des approches et
des relations avec le public.
Quelle sera votre politique d’accueil ?
Ce bâtiment sera ouvert au public, qui pourra entrer libre-
ment et aller sur la terrasse, dans les jardins, dans la librairie.
Un billet d’entrée ne sera nécessaire que pour accéder aux
expositions et à certaines manifestations. Une autre grande
réussite du Centre Pompidou réside dans le fait que c’est
sans doute le musée qui rebute ou effraie le moins les visi-
teurs qui n’en sont pas coutumiers. Même s’ils ne le fréquen-
tent pas, ils ne s’en considèrent pas comme exclus. Plus
encore que la modernité et la qualité des expositions, ce qu’a
véritablement inventé Beaubourg, c’est ce rapport différent
au public.
Et c’est aussi notre aspiration : avoir avec le
public un type de rapport amical, souple, affec-
tueux, qui incite les gens à se sentir chez eux, et
en même temps un rapport sur la durée. Nous
ne sommes pas là pour délivrer des certitudes
de type scientifique, encore moins pour
proposer une sorte de substitut au voyage. Nous
offrons un outil, un instrument dans lequel les
visiteurs se sentiront à l’aise et dans lequel ils auront envie de
poser des questions auxquelles les expositions et la collection
permanente tenteront de répondre, mais jamais de manière
globale et définitive. Chaque exposition renverra à une autre
à venir un jour, à un autre regard qui sera peut-être contra-
dictoire. C’est ce genre de rapport dialectique que nous
voulons instaurer.
Comment ce musée s’inscrit-il dans l’histoire
muséographique ?
Dans l’histoire des musées, pour toutes sortes de raisons,
les musées scientifiques ont évolué moins vite que les musées
artistiques. Cette notion d’usager placé au cœur de l’institu-
tion paraît d’autant plus novatrice dans le domaine de collec-
tions ethnographiques que l’on part de plus loin.
Traditionnellement, les musées ethnographiques étaient
conçus de manière extrêmement didactique, beaucoup plus
autoritaire, et cette posture affirmative n’est plus accep-
table aujourd’hui. Il y avait aussi cette idée, devenue obsolète,
de donner à voir le monde.
Il y a donc eu un grand saut, entre une vision qui était restée
très traditionnelle et une collection que nous présentons
aujourd’hui avec ces critères de modernité, et tout cela est
allé très vite ! Entre le début de l’idée et l’inauguration du
musée, il se sera passé dix ans : cette accélération du temps a
pu heurter certains, mais ce dynamisme est très excitant. Je
pense que cette passion sera communicative et aura un impact
sur les visiteurs. C’est en tout cas dans ce sens que nous avons
conçu ce projet ambitieux, à travers lequel la France a décidé
de dédier un lieu exceptionnel, en plein cœur de Paris, aux
arts et aux cultures du monde.
Propos recueillis par Nadine Eghels
L’usager au centre
du dispositif
Rencontre avec
Stéphane Martin
, Président de
l’établissement public du Musée du quai Branly
Dossier
En haut : bâtiments Branly et Auvent et Boîte du bâtiment musée.
© musée du quai Branly.
A droite : Bureau et brise soleil. © musée du quai Branly.
Le projet du
quai Branly s’inscrit
dans la ligne directe
de la grande
révolution du Centre
Georges Pompidou.”
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