Ete 2006 - page 7

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C
hapeau à larges bords vissé sur sa tête, veste noire
flottante, Jean Nouvel m’attend à l’entrée de service
au bout de la rue de l’Université. On nous distribue
deux casques lépreux dont la peinture oscille par plaques
entre le noir et le blanc. On est bien à Paris, on est loin du
Japon où chaque visiteur reçoit un casque neuf et une paire
de gants blancs.
Pour rester dans le climat franco-français et, comme pour
confirmer la pagaille des deux derniers mois de chantier, Jean
Nouvel me propose de faire la visite à l’envers, à rebrousse
poil même, en commençant par le vieil immeuble pompier
qui fait mitoyenneté avec le musée et tourne l’angle de
l’avenue de la Bourdonnais.
Longer d’abord un si grotesque vestige, une espèce d’arc
de triomphe habité, après tout si ça lui chante pourquoi pas :
mon père commençait bien les livres par le dernier chapitre.
Je connais le système, je connais l’architecte. Il a toujours ses
raisons cryptées. Le tout est de rester serein et réceptif. Nous
y voilà : Nouvel lève l’index et montre qu’il a laissé à cru les
pierres du mur du voisin, visible en décalage.
Pas d’enjolivement, pas de faribole, la vérité toute nue sans
artifice. Les artifices, ce sera pour plus tard. Un sourire
plus loin, nous tournons l’angle et nous voilà face à la voûte
tunnel du pompier de service.
Première astuce, l’effet de vide se prolonge au-delà de la
mitoyenneté, transperce la limite de propriété pourtant sacra-
lisée et débouche sur le Musée. Les vides s’articulent. Quant
à la barrière obligatoire, elle se réduit à un immense filet tendu
dont les mailles disparaissent dans le ciel.
Première justification : “les habitants de l’arc sont heureux”.
Nouvel aussi, parce qu’il a exercé tout naturellement son
art de brouiller les limites, d’installer la confusion dans les
esprits, de recourir à la virtualité.
Dont acte.
Tournons le second angle, celui du quai Branly. Comment
oser se souder sans heurt, sans contraste violent à cet obsédant
et caricatural carnaval immobilier. Car Nouvel ne veut pas
marquer dans la violence le passage d’un monde à l’autre,
d’une époque à l’autre. Le culte de la fracture, ce n’est pas
son choix. Ce violent souhaite la transition douce.
À nous donc le Mur Végétal, celui de M. Blanc, expéri-
menté depuis des années, en timbre poste, au-dessus de l’en-
trée de la Fondation Cartier. Cela, je connais bien. J’ai
travaillé avec Philippe Poirée-Ville, un jeune successeur de
Blanc qui fait des jardins obliques suspendus dans le vide.
Mais je me méfie de tomber dans l’embourgeoisement
grotesque du lierre et de l’ampélopsis, si aimé à Neuilly et
dans les cottages anglais de la région parisienne. Nouvel dans
la verdure, ouvrant sa petite mansarde ? Quelle horreur !
Quelle honte ! J’en tremble d’inquiétude.
Mais c’est là que la “Force” intervient : la science de la méta-
morphose. Est-ce l’épaisseur incroyable de la frondaison, est-
ce la multiplicité des couleurs et des natures des feuillages,
est-ce la dimension anormale des immenses vitrages carrés ?
C’est gagné ! Non seulement cette façade végétale assure
calmement le lien avec la décrépitude du patrimoine voisin,
mais elle annonce le parc sur la Seine, la forêt, l’esprit de la
forêt des cinq cents arbres du quai Branly.
Car de transition en transition, pas à pas, sans le savoir, ni
le vouloir, nous voilà au cœur du projet. Saluons au passage
ce magnifique tour de passe-passe.
J’ai enfin compris, ressenti que nous sommes pris dans le
domaine de l’illusion et que Nouvel nous tient désormais dans
sa main jusqu’à nous conduire à la magie…africaine, dès lors
que nous aurons dangereusement franchi les portes du sanc-
tuaire. Et je pèse mes mots.
Cinq cents arbres, cinq cents grands sujets sur trois cents
mètres en bordure de Seine. Ils ont pour charge de consti-
tuer un écran semi-transparent à travers lequel on prendra
connaissance de la grande façade du Musée.
Et Nouvel d’insister sur le véritable méli-mélo végétal
qui masque toute lecture globale du parc comme de l’archi-
tecture. Les arbres du quai, ceux ancestraux de la ville de
Paris, les arbres de Nouvel et du paysagiste Clément, les arbres
du jardin que l’on aperçoit sous les pilotis, tout se confond ou
plutôt se télescope de la Seine à la rue de l’Université.
Jean Nouvel résume d’un seul mot. Il aime bien ça, un mot
sans cesse répété pour caractériser une idée. Si j’ai bien
compris, après vérification dans le dictionnaire et malgré le
bruit du chantier, il s’agirait du conopée, le voile qui enve-
loppe le tabernacle contenant l’eucharistie.
Là encore pas de limite indiquée au végétal. Seule une
gigantesque courbe de verre, haute comme un immeuble,
suit le tracé du quai et ajoute volontairement à la confu-
sion végétale en jouant bien entendu de la transparence et
du reflet : retour à l’échantillon tant vanté de chez Cartier :
le chêne de Chateaubriand. Mais là, la dimension prime et
crédibilise l’illusion.
Question : Et le champ de blé du projet ? Haussement
d’épaules et réponse directe : Un champ de graminées ! Mais
l’esprit est ailleurs. L’architecte fixe son attention sur quelques
malheureux lampadaires plantés devant le mur de verre. De
style moderno-néo-décoratif. Ils sont véritablement si moches
qu’ils deviennent hors de propos. Ils offensent le regard.
Stupéfaction du maître qui
affirme n’avoir pas été consulté,
agitation frénétique, envol du
portable, réclamation. Dix minutes
après, alors que nous débattons
toujours de ce crime de lèse-
majesté, une haute autorité
confirme que ces lampadaires
seront démontés sur l’heure. À peine si Nouvel esquisse un
sourire et murmure qu’il est bon de nouer des relations
fidèles… et j’ajoute
in petto
: bien placées. Bon Dieu quel
théâtre. Seul Jacques Couëlle était capable de scènes aussi
dramatiques : je l’ai vu démolir lui-même à coups de pioche
un mur dont la courbure lui semblait inexacte.
Enfin nous reprenons la visite.
Vous l’avez bien compris, l’ai-je assez rabâché, le musée ne
sera perceptible que par fractions successives, à travers les
interstices de cet enfer vert.
Mais cela ne suffit pas à Nouvel ; sitôt franchi le Conopée,
cette moustiquaire géante du nom latin de
conopeum
pour
ceux qui cherchent la petite bête, me voici confronté à
l’“effet vitrail” !
Ce nouveau mystère ne se dévoilera vraiment qu’à l’inté-
rieur du musée, à pied d’œuvre pourrait-on dire. Je souhaite
attendre mais Nouvel me presse comme chez les sportifs.
J’avais de bon gré participé à cette continuité et à cette
imbrication végétale, mais il en voulait davantage. Il s’éner-
vait. Je m’énervais. L’illusion me captive certes, mais je n’aime
pas en être la victime ignorante. Je veux savoir. Je m’énervais
de ce mystère entretenu à mes dépens.
Après une traversée acrobatique du chantier, par des
chemins détournés, j’arrive enfin contre ce vitrage qui sabre
toute la façade sur deux cents mètres de long, animé par un
rythme de meneaux inclinés (dans un sens à l’extérieur, dans
le sens opposé à l’intérieur). Nous subissons alors l’imagerie
des aspects divers de la forêt vierge, omniprésente,
imprimée par films photographiques. Baigné de lumière
verte, enfoui dans la profondeur végétale, dans l’ombre et
la clarté des arbres, de tous les arbres, ceux du quai, ceux
du parc et ceux transparents des photographies, je flotte, je
suis perdu, confus, comme suspendu dans cet univers
végétal fait de l’amalgame de toutes ces informations
presque contradictoires : l’effet vitrail est d’autant plus
palpable que la salle qu’il éclaire est tenue dans une
pénombre presque impénétrable.
La grande force intérieure du projet réside dans la parfaite
maîtrise de cette pénombre qu’ont réclamée les conservateurs
pour la protection des objets exposés qui ne supportent pas
la lumière naturelle.
D’où la dramaturgie imposée par l’architecte qui se couvre
illico du masque de sorcier.
Dans la semi-obscurité générale, les objets, tous sous vitrines
blindées, surgissent comme en apesanteur. Pas de socle appa-
rent, pas de système d’accrochage visible, dissimulation des
lumières : l’objet flotte dans l’espace, surgit plutôt qu’il ne
s’affiche. L’écran de verre qui le sépare du visiteur est déma-
térialisé au point que si vous tendez la main, vous êtes étonné
de sentir soudain le contact de la paroi.
Du grand art de l’escamotage.
On baigne dans une couleur rouge-brun, qui donne
Dans la semi-
obscurité générale,
les objets, tous sous
vitrines blindées,
surgissent comme
en apesanteur.”
Visite
Par
Claude Parent
, membre de la section d’Architecture.
Dossier
En haut, à gauche : Claude Parent et Jean Nouvel, galerie Darthea Speyer.
En haut, au centre : le bâtiment musée, vue côté Seine.
© musée du quai Branly.
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