Ete 2006 - page 8

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au sol, aux écrans et au plafond l’aspect du sang séché,
celui du sang sacrificiel.
Je sais depuis toujours que Jean Nouvel avance masqué, je
le connais comme maître de l’illusion, cette illusion architec-
turale à laquelle j’ai consacré un petit livre rouge
1
, mais à ce
point-là nous entrons dans la magie noire, on goûte de plein
droit à ses sortilèges.
Et qu’on ne vienne pas me dire qu’il s’agit d’un heureux
hasard, ce bougre sait ce qu’il fait et en me voyant
subjugué, il se permet de rire sous cape. Ce qu’il peut
m’agacer avec ses sourires et ses mots mis en exergue !
Incroyable mais je me régale.
Tenez, le voilà tout d’un coup qui parle de sa
cosmogonie
2
! En insistant sur la disposition des
lumières qui percent le ciel de la salle. Il affirme
qu’il n’y est pour rien, qu’il s’agit d’avoir répondu
de façon précise à l’éclairage des objets et ajoute :
“J’aime bien cette cosmogonie-là. C’est le
hasard… ou presque”. Il rigole et moi j’ai envie
de le frapper, car tout est dans ce “presque” qui
sous-tend un “je vous ai bien eu au tournant”.
Assez insupportable au demeurant ce piège,
même si tout d’un coup on se croit sous la voûte
céleste qui couvrait les temps premiers.
Dans la grande salle suivante, je lève les yeux sur une ossa-
ture à chevrons fortement dessinée et soulignée de blanc
pour que nul n’y échappe : elle est irrégulière, mais en réalité
elle est presque régulière et ce “presque” rapproche son
rude dessin géométrique des peintures pariétales réalisées
par huit artistes aborigènes dans le bâtiment tout à fait ordi-
naire (volontairement bien entendu) qui fixe l’entrée sur la
rue de l’Université.
Envahissement par des signes graphiques “presque” irré-
guliers et “presque” répétitifs, des murs, des sols, des plafonds
avec reprises en reflets miroirs, accompagnés à l’extérieur
d’une sorte d’empreinte multipliée sans complexe : une réus-
site exceptionnelle. Assailli de magie, déstabilisé par le jeu
permanent du virtuel, je sens que je vais perdre pied comme
je l’ai fait un jour dans l’ascenseur vitré de l’Institut du Monde
arabe. Il me faut de l’air, on marche depuis deux heures, assez
de sortilège, je veux du concret, je souhaite du tangible, de la
vérité première, de la géométrie exacte, de la rigueur
industrielle, de la certitude du visible.
Je trouve un plan très légèrement incliné, deux enroule-
ments circulaires parfaits et une rampe hélicoïdale majestueuse
en son développé. J’insiste alors pour reprendre pied sur ces
espaces plus lyriques qu’à l’habitude, sur l’apparition d’un Jean
Nouvel nouveau si je puis me permettre, au langage plus fluide,
allant vers l’infini, et maîtrisant ainsi totalement la complexité
autre que celle des espaces orthogonaux (je n’apprécie pas du
tout la perfection de ceux de la Fondation Cartier).
Réponse : “Je suis toujours le même, celui que j’ai toujours
été… non je n’ai pas changé” et ce, doucement dit, un peu
moqueur comme si je me prenais les pieds dans le tapis. Il
rappelle qu’il travaille toujours avec les mêmes axes de
référence, que le lieu et son contexte, la singularité du
problème posé lui inspirent des réponses adaptées qui
correspondent à un engagement profond, ancré dans sa
pensée : le Manifeste de Louisiana daté de juin 2005. Il y
en a pour une bonne vingtaine de pages. Il faut les lire avec
attention car depuis longtemps, Jean Nouvel ne nous avait pas
gratifié d’un engagement plus original que son éternel place-
ment sur le “Conceptuel-contextuel”. Je ne peux pas résister
pour éclairer cette visite du musée du quai Branly à vous en
citer quelques lignes. Passons vite sur la violence critique, que
je partage, sur “l’architecture générique qui fleurit sur les
excréments fonctionnalistes de l’idéologie simpliste du XX
e
siècle”. Pour sauter sur quatre phrases clés soulignées en rouge
dans le texte :
“Il faut établir des règles sensibles, poétiques”
“L’idéologie spécifique vise à autonomiser, à se servir des
ressources du lieu et du moment, à privilégier l’immatériel”.
“L’architecture doit être considérée comme
modification d’un continuum physique,
atomique, biologique”.
Pour en finir par une conclusion définitive :
“C’est bien sûr un travail de poésie, puisque
seule la poésie est capable de fabriquer de la
métaphysique instantanée”. Oh ! Oh !
Arrivé à ce point-là d’une extrême et légitime
ambition, presque religieuse, je n’ai plus envie
de vous parler de ces immenses volets inclinés
à 45° qui dématérialisent le plan de façade de
l’extérieur comme de l’intérieur. Je ne peux plus vous parler
des formidables boîtes colorées qui sortent avec force de la
composition rectiligne du vitrail, dessinées pour identifier des
œuvres singulières, vous rappeler toutes les ambiguïtés préfé-
rées de Jean Nouvel, son éternel jeu de cache-cache, le “un
coup je traverse la paroi, un coup je te renvoie à ta propre
image”. Je ne veux pas vous dire encore la faille brutale du
processus architectural pour vous jeter à la figure la Tour Eiffel
dans toute sa dimension et sa clarté.
Je ne peux que chercher de l’oxygène, fuir cette magie
qui m’envoûte.
Je quitte le musée hanté par ce chef-d’œuvre miraculeuse-
ment adapté au site et à son objet en ressassant deux autres
phrases du manifeste : “Architecturer, c’est modifier à une
époque donnée l’état d’un lieu, par la volonté, le désir et le
savoir de quelques hommes”. Et enfin : “Désormais l’archi-
tecture trouve son aura dans l’indicible et dans le trouble”.
Je n’y tiens plus. Je cours m’inscrire à Louisiana, mais aupa-
ravant, pour reprendre des forces vives “pour revendiquer les
architectures de l’improbable”, je fonce au “Bon Accueil” où
un émincé de Saint-Jacques sur fond d’asperges tièdes nous
rappelle que le premier des arts premiers fut d’apprendre à
cuire les aliments de la Nature : le plus grand des artifices.
(1) “Errer dans l’illusion”, Editions Les architectes hérétiques.
(2) Pour la cosmogonie, on ne sait pas bien si Nouvel se réfère à la science
de la formation des objets célestes : planètes, étoiles et systèmes d’étoiles ou
s’il invoque, comme les Dogons par exemple, le système de la formation du
monde : les deux certainement.
Note : Quand je félicite Jean Nouvel, il se retranche aussitôt dans cette
réponse : “J’ai la chance d’avoir identifié à l’avance les objets à exposer”.
Ce faisant, cette chance l’a protégé des programmes bons à tout, bons à
rien des architectures fourre-tout dont notre époque est si friande.
Dossier
Mur végétal conçu par Patrick Blanc.
© musée du quai Branly.
Architecturer,
c’est modifier à une
époque donnée l’état
d’un lieu, par la
volonté, le désir et
le savoir de
quelques hommes”.
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