Ete 2007 - page 12

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S
ORIENTER
,
SE DÉSORIENTER
. La
Légende dorée
propose une étymologie du prénom Antoine.
L’étymologie signifierait ana “en haut” et tenens “qui
possède”. La
Légende dorée
dit qu’Antoine est “celui qui
possède les biens d’en haut et qui méprise ceux de la terre”.
Antoine désestime le monde et le considère “immonde,
troublé, transitoire, trompeur, amer” : le monde immonde.
S’il veut posséder les biens d’en haut, il va vers le haut et
il s’élève. Ou bien, il se déplace sur le sol. Ou encore, il
descend au-dessous du sol et imagine l’enfer. Il erre dans les
songes, voyageur de l’illusoire.
Toi, saint Antoine, tu te recroquevillerais sur le sol. Tu te
ramasserais sur toi-même. Tu te blottirais de manière à
occuper le moins de place possible. Tu prierais, t’agenouille-
rais…Mais, tout se passe comme si, dans tes fantasmes, dans
tes désirs et tes angoisses, tu montais et tu descendais. Tu
gravirais. Tu volerais. Parfois, des démons t’enlèveraient,
t’élèveraient bien au-dessus du sol, puis te jetteraient bruta-
lement. Ou bien, au contraire, en une extase, des anges t’élè-
veraient dans les cieux. Alors, en un conflit, dans le ciel, dans
les airs, les anges et les démons se battraient pour ton âme.
Puis, aidé par les anges, tu serais librement porté “en l’air”.
Et, ensuite, tu te retrouverais sur terre, “redéposé libre”.
Tu connaîtrais donc des ascensions et des chutes, des
montées et des descentes, des élévations espérées et des
défaites. Nous regardons des chorégraphies : les mouve-
ments du saint, des démons, des anges. Ce sont des ballets
fantasmagoriques.
Inconscient, tu apprendrais le haut, le bas, la droite et la
gauche. Tu retrouverais l’orientation et la désorientation, les
buts et l’égarement, les chemins de l’errance.
Dans la
Légende dorée
, tu vis l’être redoutable qui dressait
une tête longue et terrible jusque vers les nuages. Le diable
géant tendait ses mains et il empêchait les êtres ailés de voler
jusqu’au ciel, mais, pourtant, le diable ne parvenait pas à en
empêcher d’autres de voler librement. Alors, toi, Antoine, tu
entendis une joie immense mêlée d’une extrême douleur ; et
tu compris qu’il s’agissait de l’ascension des âmes. Car le
diable retenait les âmes pécheresses ; puis le diable gémissait
de voir l’envol des âmes enfin libérées du péché. Dans le
ciel, ça gémissait partout : les sanglots des pécheurs, ceux du
saint, puis ceux des démons qui grincent des dents.
Dans cette désorientation, tu verrais le mélange des
quatre éléments : l’eau, la terre, le feu, l’air. En particulier,
dans
La Tentation
de Lisbonne, le ciel est envahi par des
nefs fantastiques : un immense poisson qu’un couple
chevauche, ou encore une barque-oiseau… Ou bien, dans le
tableau du Prado, le moine est très près de l’eau, près de
l’étang, et il découvre peut-être son visage sur la surface de
l’eau et une de ses mains griffues… Derrière la colline, de
loin, on perçoit des échelles, des armes, des grappins ; on
attend l’attaque ; les diablotins cuirassés font déplacer une
gigantesque cruche ; elle serait une sorte de canon qui fait
jaillir un liquide : l’eau ou l’huile bouillante. Des objets avec
des mains et des machines animalisées unissent la nature
et la technique dans le paysage bouleversé. La physis déme-
surée et la Techné extravagante s’entrelacent. Elles sont
perçues de haut, selon des vues plongeantes.”
Grande salle des séances, le 30 mai 2007
En haut :
La Tentation de Saint Antoine.
Israel von Meckenem (1440-1503).
C
ommencer par l’été 1937 est une façon roma-
nesque de commencer, mais la vie de Blunt est
romanesque. Blunt a fini sa vie comme conserva-
teur de la collection privée de la reine d’Angleterre. Il était
introduit donc à la Cour, ayant fait des catalogues des
dessins, des gravures et des œuvres de différents châteaux
des Windsor en Angleterre. Il a été anobli par la reine
d’Angleterre. Il a obtenu tous les postes et tous les titres
académiques que l’on peut avoir dans une vie d’expert et
d’historien de l’art. En même temps, pendant une grande
partie de sa vie, il a été espion de l’Union soviétique. Il a fini
par être pris par les services du contre-espionnage anglais,
mais il a monnayé son immunité en disant ce qu’il pouvait
dire et ce qu’il a bien voulu dire. Il a obtenu cette immunité,
ce qui a provoqué un scandale en Angleterre le jour où
Margaret Thatcher l’a révélée à la Chambre des communes
en 1979. Il a fini à peu près normalement cette double vie,
ou cette vie très compliquée. C’est déjà très romanesque.
Pourquoi 1937 ? C’est l’année où se célèbre l’Exposition
internationale de Paris, dite universelle. Le titre exact de
cette exposition est Exposition internationale des arts et des
techniques dans la vie moderne, ce qui définit bien le sens
de cette exposition. On peut imaginer Anthony Blunt arri-
vant pour visiter cette exposition en 1937. [...]
[...] Il est descendu vers un pavillon très modeste, le
pavillon de la République espagnole. En 1937, la guerre
civile est un des moments les plus dangereux pour la
République espagnole avant la défaite de 1939. Les contra-
dictions internes déchirent la République : division dans les
forces républicaines, opposition entre partisans et adver-
saires de l’aide soviétique, opposition des services d’espion-
nage soviétiques qui commencent à agir en Espagne et qui
essaient de prendre l’hégémonie et la mainmise sur la vie
politique espagnole. À ce moment crucial, alors qu’ont
même lieu des affrontements armés entre procommunistes,
anarchistes et antistaliniens à Barcelone, la République
espagnole a réussi à présenter un pavillon qui, à mon avis est
l’exemple même, sobre, de la modernité.
Quand on entre dans ce pavillon, on voit la fontaine de
mercure de Calder, des œuvres de Miró, des sculptures du
surréaliste espagnol, plus tard mort en exil, Alberto Sánchez,
et le
Guernica
de Picasso. Le pavillon de Sert est d’une
architecture tout à fait moderne, sobre, fonctionnel. Malgré
la guerre et les circonstances qui commencent à détruire
l’essence même du sens de la lutte républicaine antifasciste,
ce pavillon incarne cette modernité. Blunt y va. Il
contemple
Guernica
. Il écrit un premier article le 6 août
dans une revue où il est un critique littéraire assidu et
permanent,
The Spectator
de Londres. Il écrit un article très
négatif : “Picasso n’a pas réussi à capter le sens véritable
de la lutte politique”, “Picasso est un peintre pour esthètes,
il ne touchera jamais les grandes foules”, “Picasso n’a pas
saisi le sens du bombardement de Guernica”.
Le 8 octobre, il revient à Picasso, mais à propos d’une
série, extraordinaire, de gravures qui s’appellent
Songes et
Mensonges de Franco,
avec un texte de Picasso, une sorte de
poème surréaliste sans points ni virgules, sans ponctuation,
une espèce d’élucubration, de cris de colère contre Franco.
Et Anthony Blunt constate la même chose : Picasso est un
artiste pour esthètes, il n’est pas un artiste pour le peuple et
c’est au peuple qu’il faut s’adresser, etc. En octobre 1938,
il met une touche finale à cette série d’articles sur Picasso.
Il dit catégoriquement à la fin de son article : “Picasso
appartient au passé”.”
Grande salle des séances, le 6 juin 2007
C
ommunication
C
ommunication
Les Tentations
de Saint Antoine
et le monstrueux
Par
Gilbert Lascault
, écrivain, critique d’art,
professeur émérite de philosophie de l’art à
l’Université Panthéon-Sorbonne.
Relatée par un de nos plus estimés écrivains et ancien
Ministre de la Culture en Espagne, la vie romanesque
d’Anthony Blunt, brillant amateur d’art et espion au
service de l’Union Soviétique du temps de la guerre
froide, reste énigmatique. Extrait.
Photo D.R
Anthony Blunt :
le clerc de
la trahison
Par
Jorge Semprún
, écrivain
Le thème du monstre dans l’art occidental est au
cœur des travaux de Gilbert Lascault depuis
longtemps. A partir de la
Légende dorée
, il explore
la figure de Saint Antoine et ses représentations
qui procèdent d’approches spatiales diverses. Extrait.
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