Ete 2007 - page 5

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Pierre Carron, dessin préparatoire en vue d’une peinture sur le thème de la “dispute”.
Dictionnaire de l’Académie
définit également le dessin
comme la présentation plastique des apparences, une imita-
tion de la nature… Pour moi, ce serait plutôt l’expression
d’une pensée, une “cosa mentale” pour reprendre l’expres-
sion de Léonard de Vinci… Alors imitation ou invention ?
Et faut-il trancher ?
Le dessin est une respiration. L’artiste
inspire l’air du monde et son dessin est la
réponse qu’il donne à cette incitation.”
C. Abeille
- Mais l’invention n’exclut pas l’imitation ! Vous
évoquez le dessinateur qui exprime son monde intérieur,
or je me souviens que lorsque j’étais professeur, à l’encontre
des encouragements à s’exprimer alors prodigués aux élèves,
je disais : surtout ne vous exprimez pas, copiez votre voisin !
Je leur expliquais que c’est en copiant qu’ils deviendraient
eux-mêmes, qu’ils seraient libres. Les résultats étaient éton-
nants ! Ils inventaient sans s’en rendre compte.
F-B. Michel
- Est-ce à dire que si l’on ordonne à quelqu’un
de dessiner, on le place devant le néant ?
C. Abeille
- Non, mais nous ne nous connaissons pas nous-
même et c’est pour cette raison que l’on s’influence les uns
les autres ! Parfois je pense que je fais du Rodin ou du
Couturier ou du Giacometti et puis au bout d’un temps, je
ne sais plus ce que c’est et alors je me dis que c’est moi. Je
dirais que le dessin est une respiration. L’artiste inspire l’air
du monde et son dessin est la réponse qu’il donne à cette
incitation.(3)
F-B. Michel
- Cela me rappelle ce propos de Claudel dans
Cent Phrases pour éventails :
“Pour dessiner j’ai respiré le
paysage et à présent je retiens mon souffle.”
C. Abeille
- La démarche artistique associe en effet le
monde extérieur au monde intérieur. L’artiste, en dessinant,
insuffle au monde extérieur
sa vision
de ce même monde.
Ce faisant, il est en mesure d’évaluer ce qu’il a dessiné et de
faire évoluer son dessin. Selon moi, le processus créateur
dépend de ce rapport constant, de cette tension, entre ces
deux mondes. L’artiste qui dessine de façon “sauvage”,
instinctive, dionysiaque, projette son monde intérieur. Mais
croire qu’il ne prend pas en considération le monde exté-
rieur est une illusion. De la même façon, l’artiste qui cons-
truit en faisant cas, en apparence, du monde extérieur, obéit
en réalité à une impulsion intérieure, à un élan : le dessin
préexiste en lui. Pour prendre un exemple, la démarche ne
consiste pas nécessairement à se dire d’abord: cette femme
est jolie, donc je fais son portrait mais au contraire, c’est
parce que j’ai en moi ce dessin que je fais le portrait de cette
femme… autrement dit encore, on voit bien qu’il n’existe
pas de distinction entre art abstrait ou art figuratif qui
tienne, l’art figuratif participe finalement de la même
démarche : l’artiste représente un élément de la nature
peut exister”. La science du dessin était en effet consi-
dérée comme une étape indispensable à l’élaboration de
l’idée créatrice, comme le montre la pédagogie mise en
œuvre dans les académies et les écoles des beaux-arts
:
l’étude
documentaire était un préalable des disciplines enseignées,
étude de fleur, d’oiseau, de poisson… on apprenait aussi les
proportions, la perspective, le rendu des volumes et des
ombres, les trois ordres…On ne commençait la peinture que
deux ou trois ans plus tard. Ajoutons qu’à l’initiative de Le
Brun, l’Académie royale de peinture avait créé une école à
Rome pour compléter ces études au contact des antiquités et
des œuvres de la Renaissance. Mais on étudiait les exemples
antiques sans pour autant renier la leçon de la nature !
“Dessiner, c’est apprendre à voir. Novalis
“regardait le monde avec la curiosité
attentive d’un ange inoccupé”.”
C. Abeille
- Précisons cependant que le “vrai” dessin ne
s’enseigne pas ! Ce qui s’enseigne, ce sont les conditions
du dessin, c’est-à-dire l’éducation de l’œil devant la nature
et devant le dessin lui-même.
P. Carron
– Nécessité d’apprendre ce qui ne s’apprend pas
(2)… L’extrême complexité du dessin tient à la multiplicité
de ses formes comme à son rôle, expression singulière d’un
projet, “probité” de l’œuvre à venir. Cette complexité
extrême se retrouve à tous les niveaux de la pratique du
dessin, prise de vue d’un épisode en plein ciel ou pure-
ment mental, à vue ou d’imagination…
G. Lanvin
– En effet, le dessin n’est pas le domaine de la
théorie, mais celui de la pratique. On a parlé en son temps,
et je m’y suis intéressé, de l’enseignement d’un Lecoq de
Boisbaudran. Il fut le maître à la Petite Ecole rue de l’école
de Médecine, ancêtre de l’Ecole des Arts Décoratifs, d’un
Rodin entre autres. Il faisait aller de la partie au tout , sur le
“motif” puis de mémoire, tantôt très vite et tantôt de
manière fouillée , d’après modèle, immobile ou en mouve-
ment, d’après des plâtres, peut-être même dans la rue…
En matière de dessin, il convient de renoncer aux idées
préconçues. L’originalité, s’il y en a une, vient de l’applica-
tion, de la capacité à saisir ce qui frappe et de le rendre “sur
le champ” par tel ou tel moyen. C’est un document ; une
manière d’isoler, de rassembler, de trouver des rapports,
de jouer, de rompre des habitudes. Il y a une “grammaire”
de formes. Elles “riment” comme l’a justement dit Picasso.
Dessiner, c’est apprendre à voir. Novalis
“regardait le
monde avec la curiosité attentive d’un ange inoccupé”.
Voilà un état d’esprit qui en dit long.
G. de Rougemont
- Le
Dictionnaire de l’Académie
souligne d’ailleurs dans son historique que le dessin d’imita-
tion devient immédiatement symbolique ; en effet, grâce à
l’inspiration de l’artiste, le dessin franchit “les bornes de
l’imitation servile”. Il ne s’agit pas de copie. Et pourtant le
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