Ete 2007 - page 6

11
10
mais cet élément n’est qu’une figure de rhétorique,
c’est-à-dire une métaphore permettant de représenter son
monde intérieur. Si l’évocation des astres et de la lune dans
le ciel d’été plein de Dieu évoque pour Hugo
“Cette faucille
d’or dans le champ des étoiles”,
il est évident que pour écrire
Booz endormi,
le poète n’a étudié ni les faucilles ni les
étoiles ! La métaphore lui permet simplement de rendre
compte de sa vision personnelle du monde. Je dirais volon-
tiers que l’art figuratif est une politesse, une courtoisie de
l’art abstrait .
F-B. Mâche
- C’est une conception très intéressante de la
création artistique. Cependant, si je vous suis jusqu’au bout,
cela veut-il dire que seul le monde intérieur existe ? Et dans
ce cas, n’est-ce pas une conception périlleuse ? Les Grecs
disposaient de deux mots pour désigner la nature : hylè, la
forêt, la matière préexistante, qui représente aussi un réser-
voir de formes et physis, la puissance génératrice. L’artiste
s’intéressait au moins autant à la physis parce qu’il cherchait
à comprendre la nature, à se l’approprier. N’oublions pas
que si aujourd’hui science et art sont dissociés, cela n’a pas
toujours été le cas : l’art était pour les Grecs une entre-
prise de connaissance, une façon de comprendre le monde
et de l’apprivoiser.
C. Abeille
– Mais nos rapports avec le monde et notre
conception de ce même monde transforment nécessaire-
ment la représentation que nous en faisons ! Par exemple,
en peinture, le ciel au Moyen Age est représenté par un
fond d’or qui symbolise Dieu. Mais à la Renaissance, il
devient bleu… On peut observer la même chose dans l’évo-
lution du dessin du corps humain, sous l’influence des
recherches anatomiques à la Renaissance par exemple ou
sous l’influence de la photographie, à la fin du XIX
e
siècle.
P. Carron
– Les oeuvres semblent procéder d’un projet
initial : celui d’une avancée simultanée de deux univers en
interaction permanente, celui de l’art et de la vie où ce qui
disparaît de l’un sous l’action du temps qui passe, réapparaît
dans l’autre.
F-B. Michel
– Nature ou Culture ? A cet ancien débat un
peu vain, la neurophysiologie du système nerveux a en tous
cas apporté une conclusion définitive : pour ne prendre que
le cas des arts plastiques, scanner et IRM nous ont révélé
que les informations captées par la rétine et transmises au
cerveau occipital sont diffusées par d’innombrables
connexions à plusieurs zones encéphaliques, particulière-
ment préfrontales, qui activent les effecteurs moteurs du
geste de l’artiste. Ces découvertes légitiment
a posteriori
la
belle formule de Paul Valéry évoquant
“la main de l’œil”.
Les yeux, les oreilles, les mains des artistes, puisent en effet
dans le disque dur de leur mémoire cérébrale les informa-
tions avec lesquelles leur imagination et leur talent font
œuvre. Nous voyons davantage avec notre cerveau qu’avec
nos yeux !
“Dessiner c’est capter… des éclats
imaginaires et des éclairs réellement vus.”
P. Carron
– Il est si difficile de décrire simplement l’ex-
trême complexité de cette activité particulière de l’esprit…
il s’agit ni plus ni moins d’imiter l’inimitable, de se saisir de
l’insaisissable. L’homme a surmonté cette impossibilité
lorsque, à peine dépouillé de l’animalité , en inversant la
mort dans une représentation de la vie, il a inventé l’art et
mis en situation l’image originelle par des moyens inédits :
un de ses premiers gestes.
A partir de cette perfection première, le thème ne cesse
de s’amplifier jusqu’à devenir un dessein à l’échelle de l’uni-
vers, celui d’établir un écho terrestre à ce qui roule dans le
ciel. Et l’on assiste alors en tout lieu à de fantastiques levées
de pierres, à la matérialisation des épisodes vécus ou rêvés
par l’humanité, à la mise en élévation de tout ce qui palpite
derrière la paroi des apparences , à des éloges du corps et de
ses gestes, à l’apparition de créatures invisibles jusque-là,
que des initiés à ce type de délivrance semblent extirper
de la gangue où, de toute éternité, elles sommeillaient, fossi-
lisées, les dressant alors devant nous, étincelantes, vivantes,
plus vraies que ce qu’elles commentent , plus vraies que
nature…
“J’ai vu un ange dans le marbre et j’ai seulement
ciselé pour l’en libérer”
dit Michel Ange.
Trémois
- Dessiner c’est capter !
La captativité chez l’enfant consiste à s’attribuer
exclusi-
vement
les objets de son entourage , et la raison d’être de
l’artiste c’est la capture. L’homme qui dessine s’approprie
comme par effraction la chose qu’il convoite.
Silence on capte ! Pénétrant, incisif, rapide, respiration
retenue, dents serrées. Un repli sur soi-même. Sur ce que l’on
veut cacher dans l’instant, tout en désirant le montrer ensuite.
Les armes utilisées pour ce rapt : le silex taillé des
gravures pariétales, la lame acérée du burin d’acier, l’attaque
à la pointe, tailles et entailles, griffures, morsures, biffures,
traits sans repentirs… Le trait est si contemporain, il n’a que
30 000 ans !
On dit “gravure en taille douce” : le graveur de Lascaux
gravait-il “en douce” ? Le burin n’est qu’un outil parmi tant
d’autres. Mais c’est le geste inné, sensuel, volontaire,
d’enfoncer une pointe et de tracer sur n’importe quel
support, qui est primordial : sur le sable, l’enfant déjà trace
un rond et trois trous : un visage ; sur la roche, sur un
mur, dans un métal…
Vladimir Velickovic
- En fait, avec le dessin, l’artiste tente
la métamorphose d’un sujet – objet ou corps – en partant
d’une image/situation réelle, jusqu’à la réduire au strict
minimum, à une épure de représentation graphique :
- faire du dessin – avec le dessin – un voyage à l’inté-
rieur de soi-même et laisser éclater l’imaginaire. Capter le
monde extérieur en y choisissant les éléments qui peuvent
constituer et mettre en place un “monde plastique” qui
finira par révéler l’artiste à lui-même, formant ainsi son
propre vocabulaire.
- apprendre à voir, maîtriser le sujet, transcrire, transposer
le visible – ou l’imaginaire- le plus efficacement sur la
feuille, au moyen de toutes les formes d’expression
graphique. Faire fonctionner plastiquement le graphisme
avec les énormes possibilités qu’il offre.
- maîtriser, dominer le trait en lui rendant la faculté de
mettre en image absolument tout ; partant d’esquisses, de
croquis, de notes rapides pour aboutir au dessin-dessin,
œuvre complète, indépendante, en usant de tous les outils
existants –crayons, encre, pastel…
Capter des éclats imaginaires et des éclairs réellement vus.
F-B. Michel
- Baudelaire insiste d’ailleurs dans ses
Salons
sur l’imagination, cette
“reine des facultés”
nécessaire pour
créer.
“Ceux qui n’ont pas d’imagination”
ajoute-t-il
, “
copient le dictionnaire”
et cultivent
“le vice de la banalité”,
considérant
“comme un triomphe de ne pas montrer leur
personnalité”.
Pour Baudelaire, comme pour Delacroix, un
tableau doit avant tout reproduire la pensée intime de l’ar-
tiste :
“la Nature n’est qu’un dictionnaire”.
Jamais ses
millions d’entrées ne composeront une oeuvre et copier la
nature jamais ne définira un créateur.
C. Abeille
- Oui, l’artiste c’est bien celui qui crée la surprise
et va
“Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !”
On
ne sait pas comment surgissent les dessins de Matisse… Et
Aristote a aussi écrit une
Poétique
et une
Rhétorique.
Pour
moi le dessin est comme une apparition : ou bien la méta-
phore figurative surgit d’une structure abstraite établie
a
priori
, ou bien c’est à partir d’une figure anecdotique qu’ap-
paraît l’organisation qui devrait l’assurer dans la durée.
Dossier
Exemplaire de l’édition originale du “Dictionnaire” de l’Académie des Beaux-Arts, édité à partir de 1858 et dont la rédaction
fut interrompue après la livraison des six premiers tomes, au mot “gypse”. Bibliothèque de l’Institut.
Photo CM Pezon
1,2,3,4,5 7,8,9,10,11,12,13
Powered by FlippingBook